Archives mensuelles : mars 2009

La Famille Gribouillis d’Édouard Manceau

Catégorie Littérature jeunesse

À partir de deux ans

Parution en janvier 2009

couv_gribouillisLa Famille Gribouillis est un album premier âge.

Dix-huit pages cartonnées avec des volets qui s’ouvrent, jusque là, ce n’est pas novateur. Un texte court – il s’adresse aux très jeunes – sur le thème de « Dis Papa, c’est comment qu’on fait les bébés ? ».

Là non plus, pas d’extravagance, à croire qu’Édouard Manceau se contente d’un classicisme douillet. Il n’en est rien !

C’est le traitement graphique qui est singulier. Car à quoi ressemblent les membres de la Famille Gribouillis ? À des gribouillis, bien sûr !

page_gribouillis1

On peut avoir deux réactions opposées devant cet album : soit le « Ben, il s’embête pas, celui-là ! Tout le monde est capable de dessiner des gribouillis ! », avec l’attitude réprobatrice et méprisante d’un adulte habitué à des images léchées, fouillées et élégantes… Soit le « C’est génial, tout simplement, car tout le monde est capable de dessiner des gribouillis ! ». Eh oui, on peut voir cet album comme un tremplin, une impulsion offerte à tous.

Offerte aux enfants d’abord. Qu’est-ce qui empêche le petit dernier de transformer le gribouillis, dessiné sur la table du salon, en personnage à qui il arrive des tonnes d’aventures ? De le faire parler et raconter tout ce qui lui passe par la tête ? Un gribouillis malade ou affamé, un gribouillis musclé, terrifiant ou rigolo, il n’y a aucune limite !

Offerte à l’adulte ensuite, car dessiner une fée-gribouillis, ou un chevalier-gribouillis ne sera pas du domaine de l’infaisable. Il suffira d’ajouter un chapeau pointu ou une épée et un bouclier à son gribouillage et hop, le tour sera joué. Là aussi, place à l’imaginaire !

C’est qu’Édouard Manceau a un rapport particulier à ses jeunes lecteurs. Il se place de leur point de vue, à leur niveau et leur donne de l’espace pour investir ses livres. Il les affranchit – et nous avec – du complexe de « je ne suis pas capable de… », ce qui fait s’envoler un carcan bien lourd. On pourra décliner La Famille Gribouillis chacun à sa façon, l’utiliser comme prétexte à se raconter mille et une choses.

dos_couv_gribouillisÉdouard Manceau rencontre régulièrement son public dans les écoles maternelles et cet album pourra certainement servir de point de départ à des activités épanouissantes en classes de petits. Il prépare actuellement un spectacle de cirque contemporain à destination des plus jeunes et un livre en collaboration avec les clowns qui interviennent à l’hôpital de Lyon auprès des enfants malades. Visitez son site, promenez-vous parmi ses publications, la qualité est au rendez-vous, avec en valeur ajoutée, la qualité de cœur et une spontanéité joyeuse presque contagieuse !

La Famille Gribouillis est une très bonne adresse, que les petits recommandent. C’est aussi le moyen de connaître la réponse exacte à une question piège : « Dis Papa, comment on fait un joli petit gribouillis ? ».

La Famille Gribouillis d’Édouard Manceau

Aux éditions Milan



Un truc sur un machin de Bernard Friot et Christian Guibbaud

Catégorie Littérature Jeunesse -Poésie-

Parution en mars 2009

À partir de 7 ans

couverture_truc_sur_machin« Un serpent sur un divan lit le journal en soupirant… »

Oh, oh… Et plus loin…

« Une poire sur un édredon se caressait le menton… »

Dix-neuf fantaisies de Bernard Friot qui joue ici avec les mots.

Poésies, Oulipo, le principe est beau : sur le modèle de la « poule sur un mur », il prend « un truc » qu’il met sur « un machin » pour que ça rime, et ça marche bien !

À tel point que la poule, celle du mur, cette très vieille poulette d’âge canonique, entre dans une phase de rébellion soudaine. Fini le picotage de pain dur. Elle en a marre : « Elle veut de la brioche, des croissants et puis danser sur un air de rumba » !

Les trouvailles sont insolites… « Un corbeau sur un dictionnaire » ? « Un vélo sur un petit pois » ? Tout est possible, dans ce pays là.

bernard_friotOn peut faire confiance à Bernard Friot qui agit là comme une locomotive : sa belle énergie ne peut qu’encourager les enfants à poétiser à leur tour. Il montre la voie, et à sa suite, il n’y a qu’à prendre « Un truc sur un machin » puis à se laisser conduire par les sonorités et les rencontres bizarres. Une brosse à dent qui danse nu-pieds, une guêpe qui pique les fesses d’un artichaut ? Et pourquoi pas ?

Christian Guibbaud s’est laissé conduire, lui aussi, et a fait de l’Oulipo en images : une poule transformée en mur ensoleillé,  un téléphérique, jambes en l’air et tête en bas, un cactus portant un chignon… Il s’en est donné à cœur joie !

serpent_journalLe tout forme un recueil savoureux, accessible et inventif.

Un vrai « truc » de plaisir sur un « un machin » de poésie…

Un truc sur un machin de Bernard Friot et Christian Guibbaud

Aux éditions Milan



Montre tes f*sses ! de Stéphane Frattini

Note : le mot principal qui commence en f et fini en sse sera tronqué dans cette chronique, non pas par pudibonderie, mais pour éviter que n’aboutissent ici des recherches Google pour le moins décalées par rapport à ce qui s’y trouve…

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Parution en mars 2009

À partir de 3 ans

couverture_montre_tes_fessesDans la collection Ouvre l’œil, ouvrez l’œil et le bon pour ne pas rater

Montre tes f*sses !

Ce bel album photographique dévoile des derrières…

Oh !!!

(c’est là que les enfants ouvrent une bouche toute ronde et mettent leur main devant, pour faire semblant d’être choqués)

Elles s’étalent, ces f*sses, en gros plan : nous croyons les reconnaître…

Mais non ! En soulevant le volet, l’animal apparaît tout entier et c’est souvent une surprise de taille.

Les f*sses de l’hippopotame ? Peut-être, mais rien n’est moins sûr…

Celles du zèbre, là, j’en suis certaine… Eh bien, non !

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Et en plus de nous offrir des popotins comme jamais ( à plumes, à poils et à piquants), le texte sous le volet va se révéler très instructif.

Le vocabulaire est précis : le canard qui « cancane », le dindon qui « glousse » ou « glougloute », et le « pis » de la vache, tout y est.

Y compris des informations plus fines : saviez-vous que la tache sur le fessier du daim s’appelle « le miroir » ? Et connaissez-vous son utilité ?…

marmotte

Et lorsqu’une autruche détale dans la savane, que se passe-t-il dans la tête des autres animaux ?…

À tout cela, et à bien d’autres choses, il y a une réponse dans Montre tes f**sses !

Les bambins n’ont pas fini d’en tourner les pages, d’en soulever les volets.

Dans la même veine que Tu pousses un peu ! et que À p*ils ou à plumes ?, Montre tes f*sses ! est une vraie réussite.

Stéphane Frattini est un auteur prolifique, attentif à son jeune public et capable de le passionner. Son prochain album, Au pied !, prévu en juin 2009 sera attendu de pied ferme (justement).

Pour patienter jusque-là, Montre tes f*sses ! est à feuilleter.

Voir, s’étonner, apprendre et jouer aux devinettes en même temps… que manque-t-il à cet album ?

(savoir faire le café, peut-être ? hum… )

Montre tes f*sses ! de Stéphane Frattini

Aux éditions Milan



Le Gentil P’tit Lapin de Michaël Escoffier et Éléonore Thuillier

Parution en février 2009

À partir de 3 ans

couv_gentil_ptit_lapinVous êtes un lapin ?

Un gentil et

tout p’tit lapin ?

Vous avez été pris au piège par une superbe carotte qui fait « Pouêt ! » quand on la croque ?

Un loup – vous avez remarqué qu’il est grand et méchant ? – vous enlève et décide de vous exploiter scandaleusement dans son usine de fabrication de pièges-à-lapins ?

Pas de panique. La solution à votre problème se trouve dans les trente-deux pages d’un album de Michaël Escoffier et Éléonore Thuillier, Le Gentil P’tit Lapin, publié aux éditions Kaleïdoscope et diffusé par L’École des Loisirs.

Les illustrations sont drôles, percutantes et soignées. Elles vont à l’essentiel, mais se permettent certains détails inutiles et savoureux qui font mouche avec, par exemple, la présence discrète dans le décor de volatiles colorés et éberlués.illustration_gentil_ptit_lapin1

Le texte est simple, ni lourd, ni bavard, et sert de tremplin à l’adulte-lecteur pour « habiter » les personnages. Nul besoin d’arranger les mots « à sa sauce » pour se faire comprendre. Le rythme est parfait pour les jeunes oreilles, avec une juste dose de suspense. La typographie est judicieuse, attentive à marquer les moments forts des dialogues. Le retournement de situation est diablement drôle, d’une drôlerie accessible aux petits, facile à partager avec eux, et donc très efficace.

Et l’histoire porte avec elle des accents de « Révoltez-vous ! » bienvenus. Les lapins seront-ils tondus comme des moutons ? Non ! On pourra même y voir une critique du capitalisme, ou de l’exploitation éhontée des masses laborieuses. Le pouvoir aux petits, aux faibles et aux opprimés, voilà l’idée. Et syndiquez-vous. Si, si, ça peut vraiment être utile.

Michaël Escoffier n’en est pas à son coup d’essai. Il est l’auteur d’autres albums, sortis également chez Kaleïdoscope (Pourquoi les hirondelles ne font pas le printemps ?, À poil(s), Le Nœud de la girafe et Pourquoi les chauves-souris préfèrent sortir la nuit ?), aux éditions Frimousse (Histoire de la petite fourmi qui voulait déplacer des montagnes, Tous les monstres ont peur du noir et La plume ) et aux novatrices éditions du Poisson Soluble (Trois sardines sur un banc). Son parcours, en tout cas, ses origines, peuvent surprendre : « Michaël Escoffier est né en France en 1970. Élevé par une famille de tricératops, il se découvre très vite une passion pour l’écriture. Il vit aujourd’hui à Lyon avec sa femme et ses deux enfants ».

Quant à Éléonore Thuillier, elle a une « vraie patte » (de lapin) et elle n’a vraisemblablement pas fini de nous charmer. Il faudra guetter en septembre la sortie de son Loup qui voulait changer de couleur aux éditions Auzou.

lapin_gentil_ptitLe mélange entre cet auteur et cette illustratrice prend parfaitement. L’affaire est si bien menée que l’on se prend à espérer le début d’une série, avec de futures aventures pour ce Gentil P’tit Lapin débrouillard, inventif et volontaire.

Alors, si vous êtes un lapin, n’hésitez pas à vous procurer cet album.

Et si vous n’en êtes pas un, vous ne serez pas déçu. Une preuve que Le Gentil P’tit Lapin est tout public !

Le Gentil P’tit Lapin de Michaël Escoffier et Éléonore Thuillier

Aux éditions Kaleïdoscope



Le Petit Inventeur de Mi-ae Cho

Parution en février 2009

À partir de 4 ans

le_petit_inventeur« Jun

a décidé de

construire un train extraordinaire ».

Jun est un petit garçon à la tête ronde et aux yeux intelligents.

Quel sérieux, pour un si petit bout d’homme, lorsqu’il commence à entreprendre quelque chose !

Pas à pas, il va tout mettre en place pour atteindre son objectif.

« C’est difficile ! » se dit-il. Mais Jun montre une belle volonté. Et il pourra bientôt être fier de lui, et à juste titre…

Les illustrations de Mi-ae Cho sont très douces, dans un style à la fois épuré et réaliste qui met en valeur l’univers décrit. La simplicité des images n’est qu’apparente. Chacune d’entre elles est travaillée en cohérence avec l’entreprise que Jun va mener à bien.

petitinventeur21

Jun se déplace au milieu des chutes de cartons qu’il laisse tomber de ses ciseaux.

On le voit réfléchir, poser des questions à sa mère, et trouver l’information qui lui manque dans une encyclopédie.

Le carton brut et les dessins au crayon à papier servent à présenter le texte ou à encercler l’image. Cela donne une impression de quiétude et de persévérance très agréable.

Jun n’est pas un petit garçon submergé de jouets multicolores qui clignotent, vrombissent ou s’agitent dans tous les sens en sautillant. Inventer son train extraordinaire, pour lui, ce sera d’abord utiliser ce dont il dispose, en l’occurrence une boîte en carton, des ciseaux, un crayon et du ruban adhésif.

Derrière la petite leçon de débrouillardise, une découverte : « Jun se dit que l’inventeur du vrai train devait être aussi heureux que lui, quand il a construit son premier grand train ! »

Tiens, donc… Les trains, les voitures, les avions n’ont pas toujours été là, depuis le commencement du monde ? L’occasion pour le lecteur de penser que tous ces objets qui nous entourent sont construits, et construits par quelqu’un…!

Un album à lire lentement, pour bien profiter de sa sérénité et de la joliesse de ce petit garçon curieux et volontaire.

Restera ensuite à chercher autour de soi carton, ciseaux et crayons. On ne sait jamais, ce sont des choses qui peuvent  servir !

Le Petit Inventeur petitinventeur13

de Mi-ae Cho

Aux éditions Tourbillon



Le Miraculeux Voyage d’Édouard Tulane de Kate DiCamillo et Bagram Ibatoulline

Parution en novembre 2007

À partir de 6 ans

couv_edouard_tulaneÉdouard Tulane

est un lapin de porcelaine qui vit comme un prince, aux côtés d’Abilène, petite fille d’une famille bourgeoise.

Il porte des costumes de soie, une montre à gousset, des chapeaux élégants et de belles chaussures en cuir.

Sa vie est parfaite dans cette riche maison de la rue d’Égypte.

Si ce n’est qu’il n’a pas de cœur. Il pense, oui, mais il n’aime personne, personne d’autre que lui-même…

C’est au cours d’une croisière en paquebot qu’il passe par-dessus bord.

Et son Miraculeux Voyage commence. Oublié au fond de la mer, repêché, réparé, renommé, jeté à la poubelle, sorti des détritus, perdu, transformé en épouvantail, il va en voir des choses ! Changeant de vêtement comme de prénom, passant de bras en bras – certains amicaux, d’autres destructeurs – il va apprendre ce qu’est l’amour, et la peine, et la séparation, et l’espoir. Bref, tout ce qui fait qu’une vie de lapin en porcelaine mérite d’être vécue.

Le texte de Kate DiCamillo est soigné, intelligent, marquant le décalage entre ce qui se passe dans la tête d’Édouard Tulane et la vie réelle avec ses péripéties.

« Nelly essuya ses larmes du dos de la main et sourit à Édouard.

−Je suis folle de parler à un jouet. Pourtant, j’ai l’impression que tu m’écoutes, […].

Édouard découvrit avec surprise que c’était vrai : il l’écoutait. Autrefois, quand Abilène lui parlait, il trouvait ses discours ennuyeux et futiles. Les histoires de Nelly, en revanche, lui semblaient d’une importance capitale. Il buvait ses paroles comme si sa vie en dépendait, si bien qu’il finit par se demander si la vase de l’océan n’était pas entrée dans sa tête de porcelaine, et ne l’avait pas endommagée. »

illustration_edouard_tulaneLes illustrations de Bagram Ibatoulline ne posent qu’un seul problème : pourquoi ne sont-elles pas plus nombreuses ??? D’un charme achevé, désuètes à la façon des illustrations anglaises de l’époque victorienne, elles colorent parfaitement l’ambiance de ce texte classique et précis.

Classique : c’est le mot. Le Miraculeux Voyage d’Édouard Tulane est un classique, un incontournable.

À noter : le public visé n’est pas le très jeune public. Il faudra l’intervention d’un lecteur adulte pour qu’un enfant de six ans accède à ce voyage initiatique.

Dès huit ou neuf ans, en revanche, le jeune lecteur pourra s’approprier le texte tout seul.

Mais ce sera un renoncement pour l’adulte devenu inutile…

Car, pas de doute, le Miraculeux Voyage d’Édouard Tulane est un condensé de plaisir et d’intelligence à installer sous toutes les lampes de chevet !

Le Miraculeux Voyage d’Édouard Tulane

de Kate DiCamillo et Bagram Ibatoulline

Aux éditions Tourbillon



Kurt a la tête en cocotte-minute d’Erlend Loe

Littérature Jeunesse -Roman-

Parution en février 2009 Catégorie

À partir de 9 ans

couv_kurt_cocotte_minute

La Joie de lire n’est pas seulement le nom d’une maison d’édition genevoise, c’est aussi un constat : joie de lire la Joie de lire qui publie Kurt a la tête en cocotte-minute, roman pour la jeunesse d’un auteur norvégien novateur, caustique, perspicace et désopilant à la fois. Erlend Loe attaque de front la xénophobie, l’accueil des migrants, le racisme, avec une légèreté dénonciatrice bienfaisante, sans mièvrerie ni manichéisme.

Kurt travaille sur le quai de Gunnar depuis de nombreuses années. Il est conducteur, et même un très bon conducteur de Fenwick. Avec ses collègues, il décharge des bateaux et en est très heureux. Mais un quai flambant neuf à l’équipement ultramoderne se construit dans les environs et rafle tous les clients. Un détail : les ouvriers concurrents sont de nationalité étrangère… Mais il y a pire : en ouvrant un container, Kurt découvre des clandestins, hommes, femmes, enfants venus d’un pays lointain, et parmi eux une petite fille dont Bud, le fils de Kurt âgé de trois ans, tombe immédiatement amoureux.

Comment vont réagir les employés du quai, et Gunnar, leur patron ? Et que va faire Anne-Lise, la femme de Kurt, elle qui trouve « l’exotisme » si enrichissant ? On apprend que le roi de Norvège est attendu. Quel quai va-t-il choisir pour débarquer ?

Le style d’Erlend Loe va à l’essentiel. Ce sont les interactions entre les personnages qui fabriquent le texte. Les dialogues, omniprésents, s’intègrent à la trame de manière fluide, et l’accent est mis sur le fond des déclarations de chacun.

Käre, par exemple, le collègue de Kurt, ne cache pas ses préférences nationales :

« Tu peux m’expliquer pourquoi tu es tout le temps en train de nous bassiner avec tes norvégien par-ci et tes norvégien par-là ?

Tu te trouves pas un peu couillon la lune, à force ?

Ce qui est norvégien est neuf fois sur dix meilleur que ce qui n’est pas norvégien, pérore Käre. Prends le pâté de foie norvégien par exemple. Eh bien il est légèrement meilleur que le pâté de foie suédois ou danois. Et plus tu t’éloignes de la Norvège, plus le pâté de foie devient une abomination. Alors je te dis pas quand t’arrives en Chine, leur pâté de foie, il a un goût de crotte en tube. Enfin, moi c’est ce qu’on m’a dit, hein. »

La suite va prouver à Käre qu’il a peut-être tort, et sa vie risque d’en être modifiée…

L’apparition du roi de Norvège s’avère riche d’enseignements pour ceux qui douteraient de l’utilité d’un monarque :

« À quoi ça sert d’avoir un roi, alors ? veut savoir Rashid.

Je vais te le dire, mon ami des îles, dit le roi. Tu vois, il faut inaugurer des ponts, des centres commerciaux, des écoles et plein d’autres trucs encore. Et dans ces cas-là, il y a toujours un cordon à couper. Voilà, grosso modo, ce que je fais.

Le roi sort de la poche intérieure de son veston une belle paire de ciseaux qu’il exhibe devant tout le monde.

Tenez, j’en veux pour preuve mes ciseaux, dit-il. Ils sont dans la famille depuis Harald à la Belle Chevelure, le tout premier roi de Norvège. Sinon, pendant mon temps libre, je fais des croisières et des régates, je mange des saucisses et je m’amuse avec ma famille. En parlant de saucisses, je pourrais en avoir une autre ? »

Le texte d’Erlend Loe vaccine contre les embrigadements de toutes sortes, témoin cet extrait du livre de chevet de Kurt, Astuces et acrobaties pour conducteurs avancés de Fenwick :

« Tu dois considérer ton Fenwick comme une extension de toi-même. Tu dois apprendre à penser que ton Fenwick et toi-même ne formez qu’un seul corps. Tu dois apprendre à penser comme un Fenwick et à éprouver comme un Fenwick. Ton Fenwick et toi-même ne devez faire qu’un. Ton Fenwick est ton meilleur ami. Il est comme un muscle que tu dois faire travailler tous les jours et toutes les heures. Un jour sans Fenwick est un jour sans fondement. »

erden_loeErlend Loe utilise Kurt pour la quatrième fois avec Kurt a la tête en cocotte-minute (Méchant Kurt !, Kurt et le poisson, Kurt quo vadis sont parus en 2007, également à la Joie de lire) et on en redemande. Cette manière noire, naïve et pleine d’humour pour raconter des choses extrêmement sérieuses donne matière à réflexion… Tous les jeunes ne bénéficient pas comme Bud de la fréquentation d’un jardin d’enfants exemplaire. Bud le certifie :

« Il [le jardin d’enfants] est couci-couça, mais quand même dans la moyenne. On fait un peu de logistique et de sciences de l’archivage de temps en temps. C’est chiant comme la pluie.

Mais utile. Indubitablement. »

Kurt a la tête en cocotte-minute ?

Très utile. Indubitablement !

Kurt a la tête en cocotte-minute d’Erlend Loe

Aux éditions La Joie de lire



Pouyak de Paul-Émile Victor

Parution le 4 décembre 2008

À partir de 5 ans

couv_pouyak1Voici un texte inédit de Paul-Émile Victor, retrouvé au fond d’une malle, quelques années après sa mort.

Le célèbre explorateur en avait entrepris l’écriture et commencé les illustrations alors qu’il séjournait sous les tropiques et se souvenait, sans doute avec nostalgie, des mois passés aux côtés des Eskimos d’Ammassalik.

De ce projet exhumé inachevé, Matthieu Raffard et Stéphane Victor tirent un album, prenant la suite de l’auteur disparu. Un grand respect transparaît dans ce travail. L’hommage est palpable, tant les soins attentifs dispensés sont visibles. C’est donc un album original, autant par les circonstances qui entourent sa conception que par celles qui lui permettent de voir le jour.

Qui est Pouyak ?

Une petite fille, qui n’est pas du tout sérieuse.

À quoi passe-t-elle le plus clair de ses journées ?

À jouer avec ses poupées. Tout le temps. Des poupées eskimos, bien sûr : « la grande, la petite, la grosse, la maigre, la ronde, la longue, la large, la tordue, celle qui avait un chignon et celle qui n’en avait pas ».

La nuit tombe doucement et la hutte n’est plus éclairée que par une faible lampe à huile. Toute la famille est couchée, sauf Pouyak, qui continue de jouer à la poupée. L’apparition d’un gnome va influencer son devenir, et l’amener finalement à prendre de bonnes résolutions.

Le texte de Paul-Émile Victor tend à la fois vers le féérique, le ludique et le pédagogique.

On connaîtra ainsi l’existence des Ikadîts, les «habitants-du-tas-de-détritus-qui-se-trouve-devant-chaque-maison. Ils passent leur temps à jouer avec les mille choses magnifiques qu’ils trouvent parmi les ordures qui forment les murs et le toit de leur petite hutte. Ils ont sommeil tout le temps (et c’est la raison pour laquelle leur visage est tordu, aplati, ridé, écrasé, plissé, crevassé, de travers, c’est-à-dire un peu déformé) ».

Les ronflements des membres de la famille de Pouyak se présentent sous forme de portées musicales, et les bâillements des Ikadîts résonnent en jeux sonores :

« – Ouhââh ! faisait Ikaderssouak.

– Ôôhîîh ! faisait Ikadertsiak.

– Ââhôôh ! faisait Ikaderssouatsiak.

– Ââhêêh ! faisait Ikadertsiagayik. »

Le rythme de vie des Eskimos est décrit avec, par exemple, leurs préparatifs avant l’arrivée de l’hiver :

« Les femmes élevaient les murs, elles entassaient les pierres les unes sur les autres et y intercalaient des mottes d’herbe que les enfants allaient arracher par plaques entières. […] Des peaux de phoque recouvrirent le toit pour empêcher la pluie de tomber à l’intérieur. Les fenêtres furent bouchées avec de la paroi translucide d’intestin séché. »

Les illustrations de Matthieu Raffard et Stéphane Victor évoquent une clarté arctique, à l’aide de fonds blancs, de couleurs pastelles et d’aquarelles au léger crayonnage. Quelques pages, insérées dans le fil de la trame, offrent la reproduction d’originaux : des dessins de Paul-Émile Victor et son écriture serrée sur les feuillets d’un carnet de moleskine.

Deux photographies en noir et blanc prises par l’explorateur en 1936 ouvrent et clôturent l’album.

Un seul bémol, cependant, mais qui n’enlève rien à la qualité de Pouyak : l’éditeur, Transboréal, indique que l’album est accessible « à partir de trois ans ». C’est un peu ambitieux. Par sa taille et son vocabulaire, cette histoire trouvera un meilleur écho chez des enfants de cinq ans révolus.

paul_emile_victorIls seront ravis d’entrer avec Pouyak dans ce morceau de Groenland, là où vivent « les ours blancs, et les phoques, les caribous et les morses, les narvals et les baleines, les bœufs musqués et les renards bleus, les hermines et les renards blancs.

Et des hommes aussi ».

Pouyak de Paul-Émile Victor

La petite fille eskimo qui jouait à la poupée tout le temps

Aux éditions Transboréal



Ailleurs de Moka

Catégorie Littérature jeunesse -Roman-

Parution le 15 janvier 2009

À partir de 12 ans

couv_ailleurs1Elle est grande pour son âge et terriblement énergique.

Ne lui faites pas de remarques désagréables sur la longueur de ses cheveux ou la propreté de son jean, elle serait bien capable de vous envoyer au tapis d’un crochet du gauche.

À part ce détail technique, que l’on peut qualifier de « caractère de cochon », elle est plutôt fréquentable, cette Francès Avalon.

Pardon ! Pas Francès : Frankie ! (le crochet du droit vient d’être évité d’extrême justesse).

Pour la première fois, voilà réunis dans le même volume les trois tomes de ses aventures : Ailleurs, rien n’est tout blanc ou tout noir, Le puits d’amour et À nous la belle vie, que l’on pourrait titrer respectivement : Frankie à Seattle, Frankie à Saint-Tropez et Les tribulations de Frankie entre Las Vegas et Chicago.

Avec cette jeune héroïne, l’ennui n’a pas sa place. Où qu’elle se trouve, les événements s’accélèrent. Émeutes, incendies, vols à la tire, elle n’a pas son pareil pour localiser les problèmes et se faire rattraper par eux.

Il faut dire qu’avec sa manière spontanée d’aborder ceux qui la croisent, sa façon de prendre partie, de s’exprimer sans fard et d’entrer de plain-pied dans le quotidien des autochtones, il ne peut en être autrement. Ce n’est pas elle qui raserait les murs pour obtenir le Prix Nobel de la discrétion. Elle ne concourra pas non plus pour devenir Miss État de Washington ou Miss Côte d’Azur : elle laisse cela à sa grande sœur Constance, celle qui passe des heures à se pomponner dans la salle de bain avant d’en sortir pour tomber amoureuse du premier joli garçon qui passe.

Des parents séparés et absents, une saine colère devant les injustices, une langue bien pendue – au mépris de sa propre sécurité – voilà les ingrédients qui font de Frankie Avalon une héroïne charismatique.

Le style est enlevé et la lecture facile. Frankie est la narratrice, et elle ne se prive pas de commenter ce qui lui arrive :

« Abo me présenta son petit frère Michael et sa mère. Une femme très accueillante qui m’offrit des cookies et du lait et me posa quarante mille questions. Quand je lui ai dit que j’étais française, elle me demanda comment allait la reine. Les Américains croient que la capitale de la France, c’est Londres et ils ne sont pas sûrs qu’on ait l’électricité. »

elvire-murailMoka, de son vrai nom Elvire Murail, connaît bien son affaire : avec une soixantaine de romans pour la jeunesse à son actif, elle sait parfaitement mettre en place une intrigue, qu’elle soit policière ou fantastique. La trilogie Frankie Avalon a le mérite de permettre la (re)lecture de Ailleurs, rien n’est tout blanc ou tout noir (paru en 1991) et de À nous la belle vie (sorti en 1994), deux titres épuisés dans leur édition d’origine. Ces trois histoires, qui se suivent chronologiquement, touchent des thèmes importants : le racisme, les feux de forêts, et l’exploitation de la pauvreté.

À chaque fois, Moka apporte réponses et connaissances, et les lecteurs peuvent sortir de ces livres plus savants qu’ils n’y sont entrés. En unissant au plaisir de la narration ce socle pédagogique, l’auteure donne à ses romans une belle légitimité.

Un bémol cependant : à la fin du dernier tome, nous laissons Frankie face à un avenir tout tracé, qui ne semble que moyennement correspondre à sa nature profonde, indépendante et rebelle. Un happy end qui laisse un peu sceptique, et qui aurait mérité d’être exploré à travers, pourquoi pas, une aventure supplémentaire de la jeune fille ?

Car après tout, elle n’a que seize ans et toute la vie devant elle…

Ailleurs de Moka

À l’École des Loisirs



Nouvelles re-vertes, recueil collectif

Parution en novembre 2008

À partir de 12 ans

couv_nouvelles_revertes3En 2005 paraissaient les Nouvelles vertes et neuf auteurs tiraient la sonnette d’alarme pour une prise de conscience écologique face à l’avenir inquiétant qui menace notre planète bleue.

En voilà treize autres qui renouvellent l’exercice dans ces Nouvelles re-vertes. Le paysage dessiné est panoramique, dans des déclinaisons de verts tous différents.

Entre rires, apitoiements et frayeurs, l’éventail est utile, et ne peut que forcer la réflexion à propos de ce qui nous attend. « On ne vient pas du futur ; on l’invente, on choisit sa vie et sa Terre de demain », dit très justement Denis Cheissoux qui signe ici la préface de ce recueil.

La première nouvelle, Le Calendrier de Jean-Noël Blanc, est a priori déconcertante. Un jeune homme, Jérôme, sombre peu à peu dans une accumulation de gestes écologiques plutôt forts. Cette obsession le modifie si fatalement qu’il en devient infréquentable, et solitaire. Quoi ? Ces nouvelles seraient contre-productives et nous présenteraient l’écologie sous un jour dangereux ? Il n’en est rien. « Il faut de la mesure en toutes choses » disait Horace, et c’est l’extrémisme et ses dérives qui sont dénoncés par l’auteur.

Emmanuelle Urien (l’auteure de Tu devrais voir quelqu’un chez Gallimard) donne, avec Manu Causse, dans un répertoire fantaisiste. Géant vert est le portrait d’un « super-héros » gentiment ridicule, bien décidé à sauver, seul, la planète :

« Brice prend le temps de couper l’écran de son ordinateur – il vient de sauver un ours polaire. Dans le même élan, il baisse le chauffage, éteint chaîne et télé – surtout, ne laisser aucun appareil en veille. Il débranche aussi le micro-ondes et le socle du téléphone, puis vérifie qu’aucun robinet ne goutte. Bilan : un autre ours épargné, et le désert qui recule. C’est une belle journée qui commence. »

Christophe Léon montrait un monde d’un noir intense dans son Noces d’airain. Avec Ella, c’est une autre couleur qu’il offre, celle de l’espérance : comment planter une petite graine, puis une autre, et une autre encore, dans des esprits au départ réfractaires, et comment améliorer progressivement le monde autour de soi… Une belle histoire, propre à nous réconcilier avec le genre humain.

Viviane Moore, auteure de l’excellent Made in Japan, choisit de nous élever très haut dans L’œil des anges. C’est avec recul que nous regardons, depuis l’espace, la rotondité de notre planète. Cette nouvelle courte, mais dense, laisse une empreinte émouvante. Elle ouvre pratiquement une réflexion philosophique sur la fragilité de la condition humaine, et sur l’humilité qui devrait nécessairement en découler.

La Digue de Yann Mens provoque elle aussi une émotion profonde, cette fois à hauteur d’homme. C’est dans le palpable que le drame s’infiltre. L’impact humain est lourd. Le tragique avance presque discrètement et lorsqu’il heurte le destin d’une femme simple et de ses fillettes, on est bouleversé.

Une dernière nouvelle impressionne (il est difficile de les citer toutes), celle de Mikaël Ollivier, La Maison verte. Totalement inattendue, la chute est dans la veine d’un humour à double détente : amusement d’abord, effroi ensuite !

Aurons-nous des « Nouvelles re-re-vertes » dans les années qui viennent ? Puis des « Nouvelles re-re-re-vertes » ? Et pourquoi pas ! Cette diversité de regards vifs, sur l’évolution du monde et des mentalités, est à la fois instructive et plaisante. Un petit vent d’air frais salutaire qui – et là, on peut en être sûr – ne polluera pas les cerveaux !

Nouvelles re-vertes, recueil collectif

Aux éditions Thierry Magnier