Archives mensuelles : décembre 2009

Totale angoisse de Brigitte Aubert

« Je n’aime pas la voix de Katerina.
Un alto sans chaleur.
Un oiseau en métal. Elle est beaucoup plus jeune que M. Andrei et elle passe son temps à l’embêter : « Prends tes médicaments, mets ton gilet, ferme la fenêtre, tu as encore fumé en cachette, tu sais bien ce qu’a dit le docteur, non pas de choucroute, j’ai fait des haricots verts, n’oublie pas de boire ta tisane … » Et pour finir le traditionnel : « Ce que tu as mauvais caractère ! » »

Un jeune garçon aveugle qui « assiste » à un assassinat, une fillette qui trouve un évadé sous son lit, la guerre qui désintègre une maison, une petite route vers le Mexique…

Brigitte Aubert promène ses lecteurs dans tous les sens du terme, avec ces dix nouvelles.
Les retournements de situations, les surprises, l’ahurissement sont au rendez-vous, tout comme l’angoisse parfois totale (d’où la justesse du titre !)

Brigitte Aubert n’est pas la première venue : traduite dans plus de dix-sept pays, elle est l’auteur d’une vingtaine de romans policiers à succès et écrit aussi à destination des jeunes avec une égale réussite.

Le recueil Totale Angoisse apporte son lot de suspens, sous-tendu par un humour bienvenu. On ne se prend pas au sérieux ici, on joue à se faire peur avec délices, jusqu’à se laisser aller à un délire salvateur devant la cruauté du monde.

Témoin cette histoire du Conte défait où des héros bien connus sont réinsérés dans une structure scolaire traditionnelle :

« Partout où je passe, on me balance des vannes. Faut dire…
ça vous plairait, à vous, de venir au bahut avec une culotte courte, un chapeau pointu et un long nez en bois ? « Oh ! Pinocchio, c’est vrai que t’es un pantin ? » Vous savez ce qu’il vous dit, le pantin ? Mais je ne réponds pas, je laisse glisser. Je prépare ma fuite.

Il n’y a que Oui-Oui qui est ravi de la nouvelle situation. Il se ramène à la maternelle dans sa bagnole jaune en faisant « pouêt pouêt », tout rigolard, Winnie sur le siège passager. Les autres gosses en sont fous. Et puis, quand ils se montrent un peu trop collants, limite agressifs, Winnie lève une patte et les envoie bouler vite fait. Il est gros et balèze, Winnie. »

Mais la noirceur ne manque pas dans ce savoureux mélange, et la nouvelle Dernier appel est là pour nous glacer le sang, avec une précision chirurgicale.
Oui, l’horreur existe aussi au quotidien, lorsque qu’un camion et un bus s’emboutissent…

Attention aux yeux : Totale angoisse fait s’accélérer le rythme cardiaque de ses lecteurs !

Voulez-vous être secoués dans tous les sens ? C’est possible, grâce à ce petit livre au format inhabituel (16cm sur 14cm), et cela même en restant sagement assis et immobile aux yeux du monde.

« La morale de l’histoire, c’est qu’il n’y a pas de morale tant qu’on ne sait pas pourquoi on aime se faire du mal. »

Totale angoisse de Brigitte Aubert
Aux éditions Thierry Magnier
À partir de 12 ans
-Recueil de nouvelles-
Parution en septembre 2009


Tout va bien Merlin d’Emmanuelle Houdart

Autour d’un petit garçon nommé Merlin, les monstres-doux s’affairent. La sirène lui donne le biberon, le dragon joue avec ses cubes… Ah, vraiment, Tout va bien Merlin, pas d’inquiétude, on s’occupe de toi !

Tout va bien Merlin
est un très bel album. Le texte est court, tout en rimes, simple à appréhender pour un enfant, dès trois ans. Il aura plaisir à le mémoriser, à le chantonner en tournant seul les pages.

Et les illustrations sont tout simplement incroyables : le travail d’Emmanuelle Houdart est sophistiqué, étrange, captivant… Les couleurs enfantines mettent en valeur des monstres singuliers, aux yeux immenses, aux fesses rebondies, au pelage touffu.



Les vêtements, les chaussures, les attitudes du poussin ou de la licorne propulsent dans un monde hors normes, aussi fantastique qu’esthétique (entre peinture et poésie en images, on peut penser à Botero aussi).



Si le traitement graphique de Tout va bien Merlin est une réussite visuelle, il se double d’un apport significatif particulier : Emmanuelle Houdart utilise des figures de monstres connus (sirène, dragon, diablotin…) mais les présente en introduisant chez eux une part de frayeur doublée d’une part de séduction. Dans ce monde non-binaire, non-simpliste, ce n’est pas tant l’apparence d’un monstre qui est importante, mais son attitude bénéfique…



Tout va bien Merlin est une porte ouverte enrichissante, définitivement hors des sentiers battus,  disponible pour les plus jeunes (ce qui est rare). Un album de haute qualité, donc ! Une vraie petite merveille…

Tout va bien Merlin d’Emmanuelle Houdart
À partir de 3 ans
Aux éditions Thierry Magnier
Parution en novembre 2009
Illustrations sous copyright des éditions Thierry Magnier



Le Tournemire de Claude Ponti



Illustrations sous copyright des éditions L’école des Loisirs

« Ce soir-là, alors qu’ils reviennent de leur promenade, Mose et Azilise ne remarquent rien du tout. »

Difficile – et peut-être inutile – de raconter la trame du Tournemire… C’est qu’il est question de beaucoup de choses dans cet album où Claude Ponti, comme à l’accoutumée, place des enjeux importants et rarement vus en littérature enfantine, tout du moins sous cet angle. Des thèmes comme la peur, la perte et la construction de soi sont abordés « par la bande » avec une délicatesse sans équivalence.


Chez Claude Ponti, les champignons ont des visages, les pancartes des fesses rebondies et des queues en tire-bouchons. Au pays du Tournemire, Mose, devenu léger comme un ballon, s’envole. Azilise l’aime assez pour ne pas le lâcher, et des fleurs poussent derrière elle lorsqu’elle marche. Tous les deux seront confrontés au Schniarck (horrible monstre !) qu’ils sauront vaincre et même rendre ridicule. Leur périple les conduira loin, très loin des leurs, mais ils sauront prendre le chemin du retour, et nous les verrons à la fin raconter leurs aventures bien au chaud, serrés au cœur d’une cabane en forme de tasse à café géante…

Un album de Claude Ponti est toujours une réussite en soi, par la poésie fraîche du texte, jamais maniérée, par la chaleur autant que l’humour qui se dégagent des personnages et des situations. Dire la joliesse des illustrations, parler de la beauté simple et ludique de la langue est une évidence.

Mais un livre comme le Tournemire est encore plus que cela : il touche à l’essentiel, au fonctionnement profond de l’individu, aux ressorts inconscients qui l’animent, qui nous animent. Il atteint des replis inexplorés et prend des chemins difficiles avec une facilité déconcertante. C’est une expérience que l’on ne trouve nulle part ailleurs, intense. Il suffit d’observer le visage d’un enfant qui écoute et regarde l’histoire pour s’en convaincre.

Un Tournemire (dont on ne sait rien, ni ce qu’il est, ni à quoi il ressemble) a transformé petit à petit les enfants du village, l’un en lampadaire pour éclairer la rue, l’autre en meuble à tiroirs pour ranger son matériel de pêche, ou encore en fontaine…etc. Cela ne déplaît pas aux parents qui s’accommodent bien de cette situation. Il est plus facile pour eux de faire les courses ou de se désaltérer.


Azilise et Mose, deux de ces enfants pontiesques (grandes oreilles de fennec et petit minois) vont échapper à l’emprise de modification du Tournemire. Ils partent, s’éloignent, pendant que leurs parents s’enfoncent dans le plancher. Ou, autrement dit, ces deux-là refusent d’être formatés, prêts à l’emploi, utilisables, utilitaires. Ils ne correspondront pas à ce que leurs parents ont prévu pour eux, veulent obtenir d’eux (des parents tellement figés dans leur logique qu’ils s’enfoncent profondément dans le parquet, au point de ne plus pouvoir avancer d’un pied). Les deux enfants grandiront à leur manière, selon les décisions qui leur seront propres.

Le départ d’Azilise et Mose figure la séparation inéluctable qui guette l’enfant. Grandir, c’est se défaire petit à petit de cette fusion enfants-parents si rassurante. C’est devenir un individu « autre », sortir d’un cocon parfois trop calibré. L’entreprise semble dangereuse, mais il faut bien choisir une direction (ici, tomber, ou se lancer grâce à une pancarte, un peu peureuse, mais aussi joyeuse qu’un chiot, donc encourageante).

Azilise et Mose vont ensuite affronter le monstre : c’est le Schniarck, l’effaceur d’enfant. Il leur faudra échapper, non pas à ce qui pourrait être une métaphore de la mort – car Claude Ponti ne fait pas miroiter l’impossible – mais échapper à la négation de soi, à la dissolution de ce qui fait leur personnalité. Ce sont leurs particularités (devenir léger, faire pousser des fleurs) qui sauveront les deux enfants de l’anéantissement. Ce qui pourrait être des défauts, des différences, se révèle en fait les atouts qui vont les rendre uniques. Et ineffaçables.


La « gestation interne » de l’individu qui le fait progresser, se développer, est figurée par le personnage du Bébé-Maison. Énorme poupon ventru, il avale Azilise et Mose tout rond. Pendant que les deux enfants se déplacent à l’intérieur de lui (un enchevêtrement de pièces complexes, tantôt trop petites tantôt immenses) c’est toute leur personnalité qui se construit. Lorsqu’ils ressortent enfin, le Bébé-Maison est devenu une vraie maison, avec des fenêtres, un toit, une cheminée et une porte. À sa manière, Claude Ponti assure que même si le trajet intérieur peut sembler compliqué ou obscur, il est salutaire et débouche sur une porte de sortie, la construction de l’individu et l’épanouissement de soi.


Azilise et Moze devenus « entiers », construits, retrouvent le chemin qui les ramène chez eux. Leurs parents, figés dans leurs certitudes, s’en extraient (par amour !) et les lattes de parquet qui les encerclaient tombent. Chacun aura fait un pas vers l’autre, en acceptant celui-ci, les enfants retrouvant leurs parents libérés et les parents prenant la mesure des progrès de leurs enfants.

La fin montre qu’Azilise et Mose n’ont plus besoin d’affirmer leurs différences avec véhémence. Ils feront pousser des fleurs ou deviendront légers « seulement quand ils en ont envie ». Le Tournemire qui flottait dans l’air, cette entité inconnue et sans visage, inquiétante, s’est révélée plus utile que dangereuse. C’est grâce à lui que les deux enfants se sont développés harmonieusement. La transformation constante qui accompagne l’enfance n’est pas forcément synonyme de danger. Et l’amour est resté au centre de tout, essentiel à leurs vies.


La grande force de cet album est de toucher le lecteur « particulièrement », au sens premier du terme. C’est sans doute cela, la part de magie de Claude Ponti, cette impression qu’il s’adresse à nous en tant qu’individu unique, nous touche au centre. Et qu’il réussit à dessiner et à dire toutes ces choses de l’intime, que nous avons souvent tant de mal à formuler clairement.

Le Tournemire
peut se lire et se relire à satiété. Quel plaisir aussi de comprendre le texte « à rebours » avec le jeune lecteur. Car maintenant, nous savons ce que Mose et Azilise n’ont pas remarqué à la première page, et qui est pourtant déjà perceptible à de tout petits détails :
qu’ « Azilise sème des fleurs et Mose devient léger »….

À partir de 5 ans
Publication en 2004 à L’école des Loisirs