Archives mensuelles : janvier 2010

Le zoo de Mister Peek de Kevin Waldron

« Tous les matins, vers neuf heures, Mister Peek, le gardien du zoo, part faire sa tournée des animaux. Il met toujours sa veste préférée, celle qui lui donne l’impression d’être important.

Mais ce matin, elle est serrée, trop serrée, si serrée… qu’un des boutons, pop, finit par sauter ! La journée commence mal. Tant pis, Mister Peek se met en route… »

Good Lord ! Mister Peek n’aime pas quand les choses vont de travers. Il est bien pensif, et parle, tout en marchant. Il ne se doute pas que les remarques qu’il se fait à lui-même vont tomber dans les oreilles de ses pensionnaires, en prenant un tout autre sens…

« -Sans compter que tu te fais vieux, tu es tout ridé de partout ! s’exclame-t-il encore devant l’éléphant. »

Le pauvre pachyderme est saisi par cette constatation (qui ne le concernait pas…). Si saisi, qu’il s’en ride aussitôt de contrariété !

Oui, les animaux du zoo ne vont pas apprécier cette tournée… Heureusement que l’aller ne ressemblera pas au retour. La bonne humeur reviendra, et les peines causées en toute innocence par Mister Peek seront réparées par ses soins, sans qu’il s’en rende seulement compte…

Kevin Waldron, avec malice, joue du malentendu. C’est le comique du dialogue de sourds qui s’installe, entre le très anglais Mister Peek et les animaux du zoo, un comique accentué sans doute par l’air rigoureux qu’affiche le personnage principal.

Lui, le gardien, semble savoir ce qu’il fait, être très organisé, pointilleux peut-être, bref, capable de prendre les choses en main, de manière efficace. Aussi, est-ce d’autant plus risible de le voir semer la pagaille derrière lui, tout en gardant sa démarche martiale et décidée.

Kevin Waldron s’amuse d’effets de perspective :
son Mister Peek est parfois visible entièrement, d’autres fois seul son pied dépasse. Le décor, dans l’enclos des singes, s’approche d’ombres chinoises, tandis que des dégradés de verts prédominent chez la tortue. Nos œil se place au fond de la poubelle des pingouins puis, plus largement, nous observons le zoo dans son ensemble,comme on lirait le plan de parc d’attraction. La mise en page est inventive.

Ceci combiné aux mimiques des animaux contrariés, puis rassurés, c’est très joyeusement que se lira Le Zoo de Mister Peek.

Et ce gardien de zoo (ainsi que son petit garçon !) ont toutes les qualités pour devenir des héros récurrents. Il n’y a plus qu’à espérer qu’une autre journée de Mister Peek soit en préparation…


Le zoo de Mister Peek de Kevin Waldron
Aux éditions Didier Jeunesse
Traduction et adaptation de Laurence Kiefé
-Album-
À partir de 6 ans
Parution en janvier 2010

De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête de Werner Holzwarth et Wolf Erlbruch

À partir de 2 ans

« Comme tous les soirs la petite taupe sortit de terre son museau pointu, juste pour voir si le soleil avait disparu. Et voici ce qui arriva.
(C’était rond et marron, aussi long qu’une saucisse, et le plus horrible fut que ça lui tomba exactement sur la tête, sploutsch !)

-Mais c’est dégoûtant ! rouspéta la petite taupe. Qui a osé faire sur ma tête ?
(évidemment, personne ne répondit.) »

Voilà la petite taupe bien décidée à retrouver le coupable. Elle s’adresse à tous les animaux qu’elle croise, leur demandant « Est-ce toi qui m’as fait sur la tête ? » avec ténacité.
En les passant en revue, l’un après l’autre, elle constatera qu’il est possible d’identifier le fautif, car la chèvre et la vache, par exemple, ne font pas la même chose… lorsqu’elles font…




Et oui, tour de force : les mots « caca » ou « crottes » n’apparaissent pas dans cet album, alors qu’ils en sont le thème principal !

De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête n’est pas seulement un album drôle, original et particulièrement savoureux. Il a aussi l’avantage d’être utile à l’âge où l’on apprend la propreté, au moment où un nouveau rapport au corps s’installe. Vers l’âge de deux ans, il peut paraître déstabilisant d’éjecter un morceau de soi, d’en faire le deuil, et ce passage charnière n’est pas toujours simple à gérer.
En parler, nommer les choses, s’en amuser, c’est dédramatiser l’enjeu, et cet album est une excellente façon d’y parvenir.



La construction efficace des pages est rassurante : à gauche, la taupe et sa question reviennent comme un refrain, avec la tête ébahie de l’animal interpelé.
À droite, on voit son postérieur et sa « production ». La réponse à la question posée est toujours renouvelée !

On peut s’en donner à cœur-joie, sans hésiter à donner à sa voix des inflexions différentes pour toutes ces crottes qui tombent (« pouf pouf » pour le cheval,
« ratatatata » pour le lièvre,
« clang-di-clang-di-clang » pour la chèvre…)…



Le dessin et sa coloration simple (marron, ocre et orange déclinés) est très jouissif : la petite taupe un peu têtue qui se hisse sur ses petits pieds, le cheval massif qui porte de fines lunettes, le cochon gras au groin comme une prise électrique…

De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête apporte la surprise et l’attrait de pouvoir parler et de rire d’un sujet un peu « tabou ».
Au fond, la grande leçon à retenir, c’est qu’on fait tous caca ! (ce qui est quand même très réconfortant)

Et comme l’histoire finit bien, la petite taupe, radieuse, pourra retourner sous la terre « là où, assurément, personne au monde ne pouvait lui faire sur la tête »

(en même temps, on a bien envie qu’elle ressorte et que quelque chose lui arrive encore sur la tête, non ?…)



De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête de Werner Holzwarth et Wolf Erlbruch

Aux éditions Milan Jeunesse
Parution en 2004
Adapté de l’allemand par Rozenn Destouches et Gérard Moncomble
Catégorie Incontournables jeunesse -Album-

Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron de Claude Ponti

-illustrations sous copyright des éditions L’école des Loisirs-


« Bih-Bih et son ami Filifraiïme, le champignon, s’en vont boire un thé au café du fond de la forêt. Ils ne savent pas qu’ils marchent… … sur le dernier petit bout de chemin que le Bouffron-Gouffron va avaler. »

Une belle dose de magie-Ponti pour commencer l’année ? Ouvrir Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron, son dernier album grand format qui fait voyager plus loin et encore plus loin ! (peut-être même plus loin que ça)

Une fois encore, l’alchimie entre texte et illustrations est singulière : poétique, drôle, mystérieuse…

Le Bouffron-Gouffron a croqué l’univers tout entier (en ricanant, en plus). Bih-Bih et son fidèle Filifraiïme sont les seuls à savoir comment rendre le monde au monde et ils vont s’y atteler avec beaucoup de courage et de persévérance.


Dans le ventre du Bouffron-Gouffron, c’est un amoncellement de pierres, de forêts, de montagnes, de châteaux, de statues… Tout est sens dessus dessous…

L’occasion pour Claude Ponti d’offrir des images d’une grande richesse (d’où l’utilité du grand format), à lire dans tous les sens, surtout quand la mise en page s’échappe… Les objets ayant changé de taille, le château de Neuschwanstein se fait aussi grand qu’une pomme, pendant que les Cariatides survolent les vestiges du Machu Pichu…

Claude Ponti introduit dans ses pages toute une kyrielle de monuments à découvrir, les mêlant à des rouleaux de parchemins, des gravures japonaises, des vases grecs, des livres… Le monde et son accumulation de merveilles est vivant : il est juste morcelé et la mission de Bih-Bih est de recoller les morceaux entre eux.

Une fois de plus, l’inventivité de l’auteur est là : Claude Ponti n’est jamais binaire, ni réducteur : aussi, son Bouffron-Gouffron est à la fois terrible et ridicule, autant que la quête de Bih-Bih est dangereuse et rassurante.


Le message est universel : les fruits de la connaissance, pommes et poires, seront grignotés dans le paysage luxuriant que Bih-Bih et Filifraiïme doivent traverser. Des reliques de toutes les époques et de tous les endroits de la planète jonchent le sol d’une grotte. Ils constituent tous ensembles les visages colorés, gracieux, primitifs, de jade, de bois ou de granit sculptés par l’Homme. Ils sont tous les visages de l’Humanité et le monde ne pourra pas être réparé sans eux :

« Passez par ici, passez par nous ! Passez-nous par-dessus, passez-nous par-dessous… passer par les oreilles, passez par les yeux, passez par le nez, passez par la langue, passez par les dents, passez par la peau, passez par la nuit, passez par le jour… passez par pendant, passez par après, passez par avant, passez par hier, passez par demain, passez par toujours… mais surtout passez par nous ! »

C’est peut-être la première fois que Claude Ponti inclut autant de constructions réalistes dans ses dessins, mais cela semble accentuer le côté onirique de ces images.

Même si cet album est accessible dès 5 ans, un enfant plus âgé aura l’avantage (et le plaisir) de pouvoir chercher des précisions sur les merveilles archéologiques utilisées. Pour autant, BihBih et le Bouffron-Gouffron n’est pas un simple « petit musée » coloré : avec une histoire vivante, initiatique, il offre une vision large et sensible de notre place au milieu des civilisations sur Terre.

Une seule chose à ajouter, un détail, mais important : Blaise le Poussin Masqué se cache, quelque part, dedans…!


Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron de Claude Ponti
A partir de 5 ans
Parution en novembre 2009