Archives mensuelles : mars 2010

Le retour de Mary Poppins de Pamela Lyndon Travers

« Le cerf-volant n’était plus vert et jaune. Il avait changé de couleur et tirait à présent sur le bleu marine. Il continua à descendre par à-coups.
Puis Michael poussa un cri.
-Jane ! Jane ! Ce n’est pas du tout un cerf-volant. On dirait… Oh, on dirait…
[…] Il n’y avait aucun signe du moindre cerf-volant vert et jaune, mais à sa place dansait une silhouette qui semblait aussi étrange que familière, une silhouette vêtue d’un manteau bleu à boutons d’argent et coiffée d’un chapeau de paille orné de pâquerettes. Calé sous son bras se trouvait un parapluie dont la poignée était une tête de perroquet sculptée. D’une main, l’étrange apparition tenait un grand sac de voyage en toile marron et, de l’autre, elle s’accrochait fermement à la ficelle du cerf-volant. Jane poussa un cri de triomphe :
-C’est elle !
-Je le savais ! s’exclama Michael, tout tremblant d’émotion, sans cesser de rembobiner. »

Ne faites pas la même erreur que moi en pensant que ce Retour de Mary Poppins est la suite contemporaine et revisitée d’un classique. Pas du tout ! C’est bien la créatrice du personnage, l’irlandaise Pamela Lyndon Travers, qui en est l’auteure. Grâce à cette toute première traduction intégrale en français, nous pouvons maintenant suivre les aventures de la nounou la plus célèbre de l’allée des Cerisiers, et avec un œil neuf, car la Mary Poppins dont il est question dans ce volume ne ressemble pas vraiment à Julie Andrews

Pamela Lyndon Travers mit trente ans à céder les droits d’adaptations cinématographiques de Mary Poppins à Walt Disney, persuadée que la comédie musicale obtenue gommerait les aspérités de son personnage, et elle avait raison. Autant Julie Andrews est radieuse, souriante, chantante et magicienne, autant la Mary Poppins du roman est sèche, sévère, stupéfiante, voire… incompréhensible.


Une déception ? Sûrement pas, au contraire ! Dans ce roman, Mary Poppins est merveilleusement étrange, imprévisible, et s’y entend comme personne pour tourner la réalité sens dessus dessous. Pas de mièvrerie dans son sac, rien qui soit rose bonbon ou attendu. C’est tout l’attrait du personnage que de balayer les sages conventions.Une fois qu’elle a posé sa bottine dans la maison de Monsieur et Madame Bank, si conventionnelle (so british !), les repères les plus évidents s’envolent et éclatent de toutes parts.

Avec elle, on peut perdre la notion du temps et celle des distances, les perspectives sont bouleversées, la pesanteur vaincue. Entrer dans le décor peint d’un compotier est facile, comme s’envoler au plafond les deuxièmes lundi de chaque mois. Mais attention, interdiction formelle de raconter en toute franchise ce à quoi on a assisté.

« -Quelle drôle de famille vous avez…, finit par lâcher Michael.
Elle releva la tête d’un air offusqué.
-Drôle ? Que voulez-vous dire par ˝drôle˝, je vous prie ?
-Euh… singulière… : M. Turvy qui tourne sur lui-même et se tient sur la tête…
Mary Poppins se retourna et dévisagea le garçonnet comme si elle n’arrivait pas à en croire ses oreilles.
-Vous ai-je bien entendu dire que mon cousin avait tourné sur lui-même ? Et qu’il se tenait…
-Mais c’est ce qu’il a fait, protesta Michael. Nous l’avons vu !
-… sur sa tête ? Un membre
de ma famille qui se tient sur la tête ? Et qui tourne sur
lui-même comme un soleil de feu d’artifice ?
Chacun de ses mots semblait coûter un effort à Mary Poppins.
-Ça, c’est le comble ! s’exclama-t-elle en plongeant son regard dans celui de Michael, de plus en plus terrifié. D’abord vous me manquez de respect, ensuite vous insultez ma famille. Je suis à deux doigts
– à deux doigts – de donner
ma démission ! Vous voilà prévenu ! […]
Sur la paille noire et luisante [de son chapeau] se trouvaient des miettes jaunes, celles d’un gâteau de Savoie, celles que l’on s’attend à voir sur le chapeau d’une personne qui a pris son goûter sur la tête. »

Mary Poppins garde une élégance stricte au milieu du chaos qu’elle génère, et les enfants de la famille Bank passent bien du temps les yeux écarquillés. Tout est surprenant aux côtés de cette nounou terrible qui n’a pas oublié en grandissant le langage des oiseaux, contrairement à nous (chaque bébé le comprend à la naissance, quel dommage que nous en ayons perdu le souvenir…).

Pamela Lyndon Travers a inventé un personnage unique qui échappe aux clichés. Avec cette Mary Poppins, insaisissable, qui aime les enfants sans leur montrer, nie la réalité avec aplomb et n’explique jamais rien, c’est une grande bouffée de liberté offerte, un zeste de révolution à base de rêve et d’imaginaire.

« Jane prit la main de Michael et souleva le pied au-dessus du trottoir. À sa grande surprise, elle s’aperçut que l’étoile la plus proche était à sa portée. Elle grimpa dessus en essayant de ne pas perdre l’équilibre. Mais l’étoile était solide et ne bougea pas d’un pouce.
-Viens, Michael !
Puis l’étoile se mit en mouvement et fila à travers le ciel glacé, bondissant par-dessus les trous noirs et slalomant entre les autres astres.
-Vite ! répéta la petite voix, loin devant eux.»

Le retour de Mary Poppins de Pamela Lyndon Travers
Traduit de l’anglais par Thierry Beauchamp
Aux éditions du Rocher /jeunesse
Parution en février 2010