Archives de Catégorie: LIVRES JEUNESSE pour Pré-ados et Adolescents

Bestiaire des animaux menacés de Cécile White et Eric Dauzon



« – Un tigre, un ours, un ara, un bison, une tortue, un singe, un papillon, dis-moi, j’arrête, y en a assez ?
-Non, continue, ils sont tous menacés !
-… Un poisson, un aigle, un éléphant, un kakapo, oh ! un orang-outang, une grenouille, un mandrill, un panda, un zèbre et pourquoi pas un bélouga ! »

Très bel objet que ce bestiaire grand format. Il tient de l’encyclopédie, avec des textes descriptifs à propos de chacune des 18 espèces passées en revue. Un onglet latéral sur la page de gauche résume des informations précises (taille et poids de l’animal, statut, évolution et situation géographique sur une mini-carte du monde).

Sur la page de droite en revanche, s’étale une création pleine page.
Pastels, acryliques, empreintes, aquarelle, chaque animal est représenté de façon artistique, et se trouve souligné d’un petit texte à la poétique ludique.

On apprendra beaucoup, des différentes races d’aras au quotidien de l’aigle impérial espagnol, en passant par le manque de discrétion du mandrill qui nuit fortement à sa survie.
« Un beau mandrill, un joyeux drille,
Aimait montrer son popotin.
Son p’tit cousin, un vrai gorille,
Lui, préférait lever le poing. »

La particularité de ce Bestiaire des animaux menacés est d’offrir à tous, biologistes en herbe et petits curieux, de quoi se satisfaire.
Entre jeu poétique et vocabulaire scientifique, c’est une belle approche de la sauvegarde de la nature.
Accessible dès 9 ans, la présence d’un adulte sera parfois nécessaire pour expliciter le texte, mais le très jeune public ne restera pas insensible au comique involontaire dégagé par le kakapo (il faut dire qu’avec un nom pareil…)

Le petit plus : la carte du monde à la fin du livre, illustrée des vignettes d’animaux, sert à la fois de sommaire et de prétexte à une revisite. Rêves de grands espaces en perspective.


Bestiaire des animaux menacés de Cécile White, poèmes d’Eric Dauzon
Livre recommandé par la LPO (Ligue pour la Protection des oiseaux)



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Totale angoisse de Brigitte Aubert

« Je n’aime pas la voix de Katerina.
Un alto sans chaleur.
Un oiseau en métal. Elle est beaucoup plus jeune que M. Andrei et elle passe son temps à l’embêter : « Prends tes médicaments, mets ton gilet, ferme la fenêtre, tu as encore fumé en cachette, tu sais bien ce qu’a dit le docteur, non pas de choucroute, j’ai fait des haricots verts, n’oublie pas de boire ta tisane … » Et pour finir le traditionnel : « Ce que tu as mauvais caractère ! » »

Un jeune garçon aveugle qui « assiste » à un assassinat, une fillette qui trouve un évadé sous son lit, la guerre qui désintègre une maison, une petite route vers le Mexique…

Brigitte Aubert promène ses lecteurs dans tous les sens du terme, avec ces dix nouvelles.
Les retournements de situations, les surprises, l’ahurissement sont au rendez-vous, tout comme l’angoisse parfois totale (d’où la justesse du titre !)

Brigitte Aubert n’est pas la première venue : traduite dans plus de dix-sept pays, elle est l’auteur d’une vingtaine de romans policiers à succès et écrit aussi à destination des jeunes avec une égale réussite.

Le recueil Totale Angoisse apporte son lot de suspens, sous-tendu par un humour bienvenu. On ne se prend pas au sérieux ici, on joue à se faire peur avec délices, jusqu’à se laisser aller à un délire salvateur devant la cruauté du monde.

Témoin cette histoire du Conte défait où des héros bien connus sont réinsérés dans une structure scolaire traditionnelle :

« Partout où je passe, on me balance des vannes. Faut dire…
ça vous plairait, à vous, de venir au bahut avec une culotte courte, un chapeau pointu et un long nez en bois ? « Oh ! Pinocchio, c’est vrai que t’es un pantin ? » Vous savez ce qu’il vous dit, le pantin ? Mais je ne réponds pas, je laisse glisser. Je prépare ma fuite.

Il n’y a que Oui-Oui qui est ravi de la nouvelle situation. Il se ramène à la maternelle dans sa bagnole jaune en faisant « pouêt pouêt », tout rigolard, Winnie sur le siège passager. Les autres gosses en sont fous. Et puis, quand ils se montrent un peu trop collants, limite agressifs, Winnie lève une patte et les envoie bouler vite fait. Il est gros et balèze, Winnie. »

Mais la noirceur ne manque pas dans ce savoureux mélange, et la nouvelle Dernier appel est là pour nous glacer le sang, avec une précision chirurgicale.
Oui, l’horreur existe aussi au quotidien, lorsque qu’un camion et un bus s’emboutissent…

Attention aux yeux : Totale angoisse fait s’accélérer le rythme cardiaque de ses lecteurs !

Voulez-vous être secoués dans tous les sens ? C’est possible, grâce à ce petit livre au format inhabituel (16cm sur 14cm), et cela même en restant sagement assis et immobile aux yeux du monde.

« La morale de l’histoire, c’est qu’il n’y a pas de morale tant qu’on ne sait pas pourquoi on aime se faire du mal. »

Totale angoisse de Brigitte Aubert
Aux éditions Thierry Magnier
À partir de 12 ans
-Recueil de nouvelles-
Parution en septembre 2009


La vie commence de Stefan Casta

Catégorie Littérature jeunesse -Roman-

 

Pour pré-ados et adolescents

Parution en septembre 2009

 

Stefan Casta« Elle se dirige vers le marchand de journaux et s’arrête devant les gros titres, ceux, par exemple, des journaux du soir tels que l’Aftonbladet et l’Expressen. Elle les observe un bon moment sans comprendre de quoi il s’agit. Elle ouvre la porte et avec son sac elle se glisse parmi les tablettes de chocolat, les sachets de chips et les magazines avec des femmes souriantes sur les couvertures. Ça sent le hot-dog et le café, elle s’aperçoit qu’elle a faim et elle essaie de se rappeler à quand remonte son dernier repas. »

 

Elle, c’est Esmeralda, ou Alice, ou Louise, ou Caroline, selon le jour et la situation. Elle se rend à la ferme des Bertilson mais c’est chez Brigitte l’ancienne cantatrice, Gustavo l’italo-suédois et Victor l’étudiant en philosophie (« la seule discipline où il restait encore des places ») qu’elle s’arrête.

 

Et elle reste avec eux, adoptée par le chien Piccolo, attentive à nourrir les mésanges et les verdiers, parlant aux moutons dont elle s’occupe… mystérieuse.

 

 

On ne sait presque rien d’elle, sinon qu’elle est soumise à de brusques crises pendant lesquelles « ses yeux semblent bloqués » et des bulles de salives se forment à la commissure de ses lèvres.

 

Victor, le narrateur, sait aussi qu’elle est en fuite, et recherchée par les passagers d’une Saab noire :

 

« Je reconnais l’homme et la femme. Les mêmes personnes que la dernière fois. Ils ont des chaussures montantes, des manteaux épais et des écharpes. La femme a un bonnet gris sur la tête. Dans sa main droite, elle tient une serviette avec des papiers importants. Elle a des gants en cuir marron.

Je comprends soudain qu’il y a urgence. C’est une question de secondes. Je me précipite dans le salon et ramasse à la hâte les draps et la couverture de la fille que je fourre dans la penderie. C’est tout ce que j’ai le temps de faire.

On entend frapper à la porte de façon décidée.

 

-Ouvre ! hurle Brigitte.

-OK, je murmure.

-Bonjour, je dis à l’homme et à la femme derrière la porte. On se promène ?

 

J’ignore d’où me viennent ces mots. C’est peut-être la colère qui me donne du courage. La situation a quelque chose de comique mais ce n’est sûrement grâce à nous. »

 

C’est un roman proprement envoûtant qui sort de l’écriture de Stefan Casta (et de la traduction d’Agneta Segol). Bien sûr, la suite des événements et le mystère qui plane sont prenants.

Mais plus captivante encore est cette ambiance, quasi-magnétique et très finement rendue.

 

 

Un coin perdu de Suède au bout d’une route indiquée par la pancarte « Moon »…
La campagne, les soupes du jour de Gustavo, les « veritamente » de Brigitte et le chevreuil aux bois d’or… Ne pas s’y laisser prendre est aussi difficile que de résister au personnage d’Esmeralda Alice Caroline Louise.

 

 

La vie commence de Stefan Casta, aux éditions Thierry Magnier« La fille frappe à la gigantesque porte. On dirait un tout petit oiseau qui donne un coup de bec à un très gros arbre. »…

 

 

 

Le bel avis de Clarabel est à lire ICI.

 

La vie commence de Stefan Casta

Traduit du suédois par Agneta Segol

Aux éditions Thierry Magnier

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Vestine, une légende noire de Virginie Jouannet Roussel

Catégorie Littérature Jeunesse -Roman-
Parution en octobre 2009
À partir de 15 ans

Virginie Jouannet Roussel« Moi je suis alsacienne.
À moitié, on va dire. L’autre moitié englobe une jambe perdue et les trous dans ma mémoire.
Je recompose, forcément.
Les souvenirs se sont effacés en pointillés et l’enfance est tombée dans un trou qui fait tache en plein dans les cauchemars. Alors je recompose pour ne pas qu’il grandisse en aspirant les petits souvenirs qui se trouvent à la périphérie, je brode sur la ligne pointillée avec mes images d’enfance, les lettres de mes frères et les stigmates qui fixent les souvenirs dans ma peau… »

La collection D’une seule voix d’Actes Sud Junior porte bien son nom : dirigée par Jeanne Benameur et Claire David, il s’agit de
« textes d’un seul souffle […] à murmurer à l’oreille d’un ami, à hurler devant son miroir, à partager avec soi et le monde ».

Dans Vestine, une légende noire, la voix qui s’élève porte haut. Les mots transpercent, touchent au cœur, dans ce récit de l’indicible, fluide et fort à la fois.

« Vestine » est celle qui parle ici, sous le prénom français qu’elle a choisi.
Son pays d’origine se situe bien loin de l’Alsace : le Rwanda. Là-bas, dans cette « autre vie », on l’appelait Mukagatare, et elle avait encore ses deux jambes…

Le docteur Bernstein l’aide dans son travail de reconstruction :

« On a commencé la thérapie en 96, quand ils ont retrouvé mon père, là-bas. Le vieil aveugle me réclamait et les cauchemars sont revenus. Je savais ce qui m’attendait si je retournais au pays. Une fois là-bas je ne pourrais plus échapper aux diables noirs ni au bruit des fusils. Tchak-tchak-tchak…
Je reverrais les corps-carcasses, les corps qui éclatent, les corps qui dorment sous un pagne orange. Ma sœur sans nom, les bébés rouges… »

Vestine évoque sa vie en France, aux côtés d’une mère d’accueil exigeante :

« « C’est pour ton bien, Vestine », alors j’ai appris : haricot, électricité, avion, manger, sortir la poubelle, robinet, docteur, deux fois deux, prothèse, bonjour madame, maman-papa-Mona-Sandra-Anna, solfège, blanc-noir, oui-oui à l’école, Cendrillon, monsieur Emile Zola, le département de la Loire, la production de charbon, le triangle isocèle, mais ça ne suffisait jamais […] »

Chaque mot appelant le suivant, c’est l’histoire de cette enfance qui surgit, ses jeux de fillette lorsqu’elle se fait « petite mère » portant son « bébé bananier » :

« au milieu du bouquet de palmes, le fruit de l’arbre ressemblait à un gros maïs langé dans ses feuilles, il suffisait de le détacher en tournant, comme on dévisse une bouteille. Des bébés bananiers qu’on baptisait Nibaweza, Barankekicyi, Kubwimana ou Manishiwe. Nous les attachions sur notre dos avec un morceau de pagne et nous nous promenions ainsi […] »

Vestine a maintenant 27 ans, et sa résilience passe par la prise de parole, sa prise à bras le corps de ces jours dramatiques où la folie destructrice des hommes a frappé, modifiant Vestine et le regard qu’elle porte sur son passé et sur son futur.

C’est un récit magnifique que nous offre Virginie Jouannet Roussel (après son recueil de nouvelles pour adultes chroniqué ICI) : puissant, d’un seul tenant, et porté par une énergie incroyable.
Impossible de s’en détacher lorsque l’on commence à le lire, car cela réduirait Vestine au silence. Et ces mots, nécessaires, doivent faire leur chemin jusqu’à nous.

Vestine, une légende noire de Virginie Jouannet Roussel, aux éditions Actes Sud Junior« Un jour Bernstein m’a demandé de nommer ce qui s’était passé pour moi là-bas, sur la route. Il m’a expliqué que donner un nom aux choses pouvait aider, alors j’ai dit « ma légende noire » et il a eu l’air très satisfait. Bien sûr, il avait deviné que je ne parlais pas de couleur de peau mais d’une histoire de nuit, de froid, malgré le soleil qui tape, une histoire peur noire… »

Vestine, une légende noire de Virginie Jouannet Roussel
Aux éditions Actes Sud Junior
Collection D’une seule voix
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Quand le cœur s’arrête d’Adriana Lisboa

Catégorie Littérature jeunesse -Roman-
Parution en juillet 2009
Pour adolescents

Adriana Lisboa« Je suis resté toute la semaine chez eux, dans la chambre de Paloma, à écrire sans m’arrêter sur cet ordinateur. »

Il a quinze ans et habite Rio de Janeiro. Ce qu’il écrit va devenir le roman que nous lisons, Quand le cœur s’arrête, une sorte de bouteille à la mer, un signe, un appel, envoyé à un destinataire absent.

« J’avais écrit plusieurs pages, où il était d’abord question de la mer, puis des gens pressés de Rio de Janeiro, de mon père au volant et de la chanson qui dit Si a tu ventana llega/ Una Paloma/ Tratala con cariño/ Que es mi persona. J’avais raconté comment elle m’avait offert mon skate.
Une lettre pour toi.
Si c’est une lettre, pour en être vraiment une, il faut bien qu’elle soit lue, non ? »

Par petites touches, courts paragraphes, portions de textes, Adriana Lisboa dessine une vie d’adolescent : ses espoirs, ses répulsions, ses pudeurs.
Sa famille aussi, son père un peu trop brutal et sa mère
« presque belle », et ses rencontres, au milieu d’une ville de « gens pressés ».

« Je me demande bien où ils vont, tous. Je ne sais pas s’ils y pensent. Si, quand ils sortent de chez eux, le matin, ils se demandent où ils vont, et pour quelle raison ils y vont, et pourquoi il faut qu’ils y aillent en se précipitant comme ça. »

C’est un texte délicat et sensible, qui pousse à la rêverie tout en donnant accès à une matière tangible : les écrits, pensées, et confidences d’un jeune garçon. La ville de Rio de Janeiro est une singulière toile de fond, car vue à travers les yeux du narrateur.

Lui se sent différent des siens, « une case de plus ou de moins » selon sa mère.
Il se trouve tiraillé entre deux sentiments extrêmes et simultanés : son premier amour d’une part et un accident dramatique de l’autre.
Le « tu » à qui il s’adresse est une silhouette qui plane sur tout le récit et lie les paragraphes entre eux, leur donnant une force émouvante, aux couleurs de chambre d’hôpital et de coma…

Sous la violence
des sentiments son « cœur, parfois, s’arrête de battre ».

Quand le coeur s'arrête d'Adriana Lisboa, aux éditions La Joie de Lire« J’ai déjà ressenti ça quelquefois, et ce n’est pas une façon de parler, ce n’est pas une image poétique. Je suis convaincu que le cœur s’arrête VRAIMENT de battre. Du moins, le mien, il s’arrête. Ç’a commencé avec Paloma et, par la suite, ça m’est arrivé plusieurs fois. Et elle y était toujours pour quelque chose. »

C’est un plaisir de retrouver Adriana Lisboa, après Des roses rouge vif, prix José Saramago 2003. Son style, tout en finesse, touchera les adultes comme les adolescents.

Quand le cœur s’arrête d’Adriana Lisboa
Traduit du portugais (Brésil) par Dominique Nédellec
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Pas folle la guêpe d’Hervé Giraud

Catégorie Littérature jeunesse -Nouvelles-
Parution en septembre 2009
À partir de 12 ans

Pas folle la guêpe d'Hervé Giraud, chez Thierry Magnier « Les Chinois se sont mis à manger autre chose que du riz. Du coup, pour des raisons un peu compliquées à saisir, mon père a vendu pas mal de chambres froides et comme il le dit lui-même : « On ne se plaint pas. » D’ailleurs, il y a des signes qui confirment, on n’est plus obligés de répondre à sa place au téléphone en inventant qu’il n’est pas là et une nouvelle voiture franchement luxueuse avec des sièges de cuir est garée devant la porte. Par ailleurs, cette année, non seulement on part en vacances, mais on ne fait plus de camping. C’est vrai que monter une tente Decathlon à côté d’une Jaguar, ça fait con. Surtout que la fermeture est pétée. »

Voilà le début de la nouvelle Pas folle la guêpe, l’un des quinze textes proposés par Hervé Giraud dans ce recueil.

Les narrateurs de Pas folle la guêpe sont des ados ou des pré-ados, et ils racontent : la fugue du grand frère, l’histoire d’amour du meilleur copain, l’enterrement du grand-père ou le concours de beauté pour chien…

Chacune de ces histoires courtes est percutante. Drôlerie, crudité, les héros avancent sans masque, avec leur regard décalé, ou les pulsions destructrices qui les traversent :

« […] j’aime bien mes cousins, leur apprendre à faire de belles conneries, plus belles que leurs jouets, eux-mêmes bien plus beaux que les miens. C’est moi qui leur ai montré comment allumer des mini-incendies avec l’essence de la tondeuse à gazon ; dégommer au napalm les Playmobil soldats. Enflammer des tranchées entières et voir les corps se dégrader, fondre et se transformer en un petit résidu noirâtre. Tenir un Playmobil mort entre ses doigts, c’est une sensation très intense. »

Joies et peines apparaissent avec ce « portrait de groupe », dans une écriture qui n’est ni pontifiante ni moralisatrice. Les personnages sont bien ancrés dans le réel, exposés avec leurs nuances et leur complexité, l’éventail allant de la méchanceté à la tendresse.

Les chutes des nouvelles d’Hervé Giraud ne donnent pas forcément de clés, simplistes ou réductrices. C’est la particularité de ce recueil.
Pas folle la guêpe, d’une façon amusante qui pourrait passer pour légère, ouvre des perspectives et offre des angles de vue inexplorés.

Et les sentiments forts ne sont pas laissés sur le bas-côté.

« En fait, je frime. Je n’ai rien compris à ce qui se passe, mais aussi vrai que j’existe et que je saigne quand je fais une culbute avec mon vélo tout-terrain, aussi vrai que mon sang a la capacité de se disperser en gouttes qui jamais ne se reformeront, je sais que les parents peuvent se séparer, s’aimer, se regrouper, se démultiplier, se multiplier, partir et se diviser et que pour moi ça ne change rien, je les aime et ils m’aiment pareil. »

Pas folle la guêpe d’Hervé Giraud
Aux éditions Thierry Magnier
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Corydon et l’île aux monstres de Tobias Druitt

Catégorie Littérature jeunesse -Roman, fantasy-
Parution en mai 2009
À partir de 10 ans

couv_corydon« Corydon regarde la monstrueuse créature qui dort à côté de lui. Il ne se demande ni comment, ni pourquoi, mais il sait qu’ils sont amis à présent.
Malgré la fraîcheur de la nuit dans les collines, il évite de se serrer contre Méduse, car cela énerve les serpents dans ses cheveux. »

Prenez des figures mythologiques, Gorgone, Harpie, Méduse et Minotaure entre autres, et donnez-leur de l’épaisseur, des travers, des côtés ridicules, effrayants, émouvants. Inscrivez-les dans une histoire où apparaitront dieux de l’Olympe et simples mortels. Introduisez des coups de théâtre, péripéties multiples, dangers, énigmes, suspens, combats dantesques, et vous obtiendrez Corydon et l’île aux monstres de Tobias Druitt.

Un jeune pâtre, Corydon, encore un enfant, est chassé de son village à cause de sa jambe de bouc. Capturé par des pirates pour être exhibé dans une foire aux monstres, il va se rapprocher de ses pairs, homme à tête de taureau, Sphinge, Lion de Némée, s’échapper et participer à une étrange bataille : lui aux côtés de ces créatures mythiques contre Persée et son armée de mortels mandatés par Zeus.

Le projet est audacieux et prenant, le style servant l’action :

 


« [la femme-serpent] l’attend avec un grand bol de son propre sang, qu’elle tient dans sa main. Elle crache dedans et le sang commence à se solidifier en bandes frétillantes et mouvantes, jusqu’à prendre la forme de serpents verts comme du poison. Car chacun d’eux porte un venin redoutable.
La femme-serpent enfourne dans des pots de pleines poignées de ces reptiles. Et, lorsque Chamidès et ses hommes approchent, elle les leur jette au visage. Un héros se met à rire :

-Qui est cette folle ? Cette femme nous jette de la vaisselle !

Mais quand les pots se brisent sur leur cuirasse et que le contenu mortel se déverse sur eux, leurs rires se transforment en cris d’horreur. Les serpents s’infiltrent dans leurs chemises. Ils s’accrochent à leurs casques comme les lauriers de la victoire. Mais surtout, ils mordent ces hommes, injectant leur venin foudroyant. »

C’est une histoire épique, pleine de rebondissements, au casting incroyable, au décor fabuleux : caverne, grotte des nymphes, repaire du dieu Pan, rives du fleuve Styx… Tobias Druitt ne se refuse rien. Ou plutôt, « ils » ne se refusent rien, puisqu’ils sont deux à se cacher sous ce pseudonyme, Diane Purkiss et son jeune fils Michael Dowling.

L’attrait exercé par ces personnages légendaires tient surtout à la peinture très humaine qui en est faite. Qui savait que Méduse était une mère attentive et aimante, et que Zeus n’avait pas beaucoup de mémoire ?

Corydon et l’île aux monstres est le premier tome d’une trilogie. On a hâte de lire la suite en français, car sont déjà sortis Corydon and the fall of Atlantis et
Corydon and the siege of Troy. Les jeunes anglophones ont de la chance…

Corydon et l’île aux monstres de Tobis Druitt
Traduit de l’anglais par Stan Barets

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On s’est juste embrassés d’Isabelle Pandazopoulos

Catégorie Littérature jeunesse -Roman-
Parution en juin 2009
À partir de 13 ans

 

isabelle_pandazopoulos« Elle m’a posé ses questions, toujours les mêmes : « les cours se sont bien passés ? Tu as eu des notes ?

Tu es rentrée à quelle heure ? »

J’ai répondu ce qu’elle attendait. Elle a eu l’air satisfaite. Fallait pas que je la dérange.

Silence. Je me suis levée. J’ai regardé machinalement le courrier qu’elle n’avait pas ouvert. Il y avait une lettre du collège, je l’ai mise à la poubelle. »

 

 

Aïcha Boudjellal vit seule avec sa mère. Elle a seize ans et son père ne donne plus de nouvelles depuis des années. Sa mère voudrait qu’elle évite de fréquenter les élèves de son collège, ceux de la cité Paganini :

« Elle ne voulait pas que je me mêle à tous ces gens-là, les Arabes, les Maliens, les Sénégalais et les autres, qui vivaient en famille, retournaient au bled et parlaient la langue de leur pays. Moi, je me sentais comme eux. Ou j’aurais tant aimé. Je rêvais de m’intégrer mais je ne savais pas de quel côté. »

Aïcha est obligée de voir sa meilleure amie, Sabrina, en cachette. Elle adore aller chez elle, trouver de la chaleur dans cette famille nombreuse. Et secrètement, elle est amoureuse de Walid, le grand frère de Sabrina…

… Jusqu’au jour où Walid, adolescent macho et frimeur, prétend avoir couché avec elle. Et peu importe que ce soit vrai ou faux, car Aïcha est maintenant déshonorée. Aux yeux de tous, elle n’est plus qu’une petite p*te :

« J’en étais sûre, ce serait bientôt écrit sur les murs de l’école, tagué en noir et rouge, et gravé sur les tables, dans les classes, sur les portes des toilettes. »

Voilà le point de départ de On s’est juste embrassés, un roman dense, fluide, prenant, qui décrit l’effondrement puis la reconstruction progressive d’une adolescente. Aïcha va devoir trouver des réponses dans l’histoire de sa famille, faire parler les silences, les décoder. Ce sera difficile, car cette recherche n’est pas sereine, mais polluée par une violence contenue, un sentiment d’injustice et de solitude écrasant.

Isabelle Pandazopoulos suit son héroïne dans ses soubresauts, ses à-coups, ses difficultés. Avec une écriture spontanée, libre, qui sonne juste, elle met en place un décor réaliste et des personnages crédibles auxquels on adhère rapidement. On s’est juste embrassés se lit d’une traite. C’est une immersion réussie dans ce moment de vie d’Aïcha, jusqu’à une fin ouverte, émouvante, profondément humaine…

C’est aussi le regard sensible d’une jeune fille, posé sur les livres :

on_sest_juste_embrasses« […] je les feuillette, je les referme, je les renifle, j’ouvre à n’importe quelle page, je m’arrête, je reprends plus loin ou j’en commence un autre et puis il y en a un qui m’emporte, je ne saurais pas dire comment, juste je le dévore du début à la fin, il m’accompagne un petit moment partout où je vais, j’ai même l’impression qu’il me protège, je sais c’est bête, j’ai un peu honte, mais ce temps-là, le temps d’un livre, moi aussi je disparais et c’est comme si de l’autre côté, sur l’autre rive, c’est moi qu’on attendait. »

On s’est juste embrassés d’Isabelle Pandazopoulos

Aux éditions Gallimard Jeunesse, collection Scripto

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Le temps des lézards est venu de Charlie Price

Catégorie Littérature Jeunesse -Roman-
À partir de 13 ans

Parution en mai 2009

couv_tps_lezards« Kaitlin, la sœur aînée de Hubie, ne répond qu’à la lettre Z. Elle est la bosse sur la route de la famille Ludlow. Ou, peut-être dans son cas, le trou. Lorsque M. Ludlow lui a demandé à quoi correspondait ce Z, elle a déclaré : « Hypocrisie ». Lorsqu’il lui a fait remarquer qu’il n’y avait pas de Z dans hypocrisie, elle a rétorqué : « Justement ! » »

Voilà Z, « l’amie de cœur » de Ben Mander, le narrateur du Temps des lézards est venu.

Ben a dix-sept ans, un père aux abonnés absents et une mère terrifiée et terrifiante. Vivre avec elle équivaut très souvent à chevaucher une sorte de taureau de rodéo. D’une santé mentale chaotique, elle alterne moments de grande léthargie et crises de paranoïa aigüe.

Par exemple, elle croit que Le temps des lézards est venu :

« C’est la deuxième fois que je la vois se badigeonner le visage avec du rouge à lèvres. M’man croit que les Lézards déteste le rouge. Elle est également persuadée qu’on peut découvrir qu’une personne est habitée par un Lézard rien qu’en regardant au fond de sa bouche pour détecter où s’arrêtent les tissus humains et où commence le véritable Lézard. »

Dans la salle d’attente de l’hôpital où sa mère se fait examiner, Ben rencontre Marco, un type « blond aux cheveux courts et épais, le genre de coiffure qui a toujours de l’allure, peignée ou non ». Ils ont le même problème à résoudre : chacun une mère en souffrance.

Mais Marco se trouve au milieu d’une étrange expérience. Il a découvert un « portail temporel » qui mène directement à l’an 4000. Dans le futur, existe-t-il des traitements efficaces pour venir à bout des troubles mentaux, folies et hallucinations ?

C’est ce que Ben voudrait bien savoir…

Le temps des lézards est venu est un roman double.

D’un côté une belle tranche de science-fiction/irruption de l’extraordinaire/anticipation.
De l’autre côté un mal être adolescent tangible, vraisemblable, pour ce héros malmené, prisonnier de problèmes trop lourds pour lui.

Entre une mère qu’il aime et déteste à la fois, un dangereux pourvoyeur de drogue et un père qu’il doit poursuivre de motel en motel, Ben se débat, difficilement.

Le doute plane. Assisterait-on aux fantasmes d’un jeune homme qui refuse de voir les faits tels qu’ils existent ? Double réalité que celle de ce roman. Double narration ensuite, puisque celle de Ben et celle de Marco se superposent – une police de caractère différente est là pour nous indiquer qui parle. Justement, qui parle ? Pourquoi Marco se raconte-t-il à la troisième personne du singulier, se mettant en scène, comme s’il était un personnage ?

Un roman bien plus complexe qu’il n’y parait donc, avec des tiroirs à ouvrir et des passages à prendre. Illusions que ces Lézards ? Si nous doutons de leur existence, en regard, eux pensent « que nous ne sommes pas réels ».

Le temps des lézards est venu est à décrypter.
charlie_priceCharlie Price déroutera peut-être les lecteurs les plus jeunes. À moins qu’il ne les force à une réflexion hors des chemins simplistes…

Petit plus : la couverture ajourée originale et attrayante.

Le temps des lézards est venu de Charlie Price

Traduit de l’anglais (État-Unis) par Pierre Charras

Aux éditions Thierry Magnier


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Le chagrin du roi mort de Jean-Claude Mourlevat

Catégorie Littérature Jeunesse -Roman-
Parution en mai 2009
À partir de 12 ans


couv_chagrin_roi_mort
Deux enfants, Aleks et Brisco, frères de lait, habitent l’île de Petite Terre, un royaume imaginaire – que Lancelot du Lac ou Hamlet pourraient fort bien parcourir. La paix est menacée, car le vieux roi Holund vient de mourir. Et son neveu Guerolf est assoiffé de pouvoirs.

Le secret sur les circonstances qui entourent la naissance de Brisco ne sera dévoilé qu’après son enlèvement.

« La porte, mal ajustée, frotta sur la terre, les gonds hurlèrent et la lumière éblouissante du jour se déversa à flots dans la galerie. Les trois occupants du chariot, aveuglés, couvrirent leurs yeux à deux mains.
Ensuite, tout alla très vite. Une tête énorme et hirsute apparut dans l’encadrement. Une véritable hure de sanglier. L’homme s’avança à quatre pattes et demanda simplement :
-C’est l’quel ?
-Celui-ci ! fit la dame en désignant Brisco.
Alors l’homme déplia son bras puissant, empoigna Brisco par le col de sa veste, l’arracha à son siège et le tira vers lui. »
Avec Le chagrin du roi mort, Jean-Claude Mourlevat offre une belle épopée à ses lecteurs : une histoire au souffle épique, aux accents de fratrie, de vengeance, de combats, de séparation… et d’amour. Dans ce roman palpitant, les scènes d’actions alternent avec des passages plus paisibles, sans oublier quelques pointes d’humour… De quoi s’attacher aux personnages.

« -À quoi me sers-tu, en fait, Arpius ? demande Irwan.
-Oh, à peu de chose… Peut-être seulement à vous empêcher de devenir ce que vous deviendriez si je ne vous empêchais pas de le devenir.
-C’est-à-dire ? Tu peux parler plus clair ?
-C’est-à-dire un jeune prétentieux imbu de sa personne et persuadé qu’il vaut mieux que les autres pour la seule raison qu’il est le fils de son père.
-Ah, et ce n’est pas vrai ?
-Que vous êtes le fils de votre père ? Si si…
-Non. Que je vaux mieux que les autres.
-Oh, mais si, bien sûr. Tenez, ce matin, quand vous avez glissé en montant sur votre cheval et que vous êtes resté accroché à l’étrier par la cheville, vous étiez vraiment au-dessus du lot. Et la semaine dernière, rappelez-vous, quand ce début de colique vous tordait le ventre… »

La trame dramatique est très visuelle, et il ne serait pas étonnant que le cinéma s’en saisisse (Ah, Sean Connery dans le rôle titre, superbe, gisant sur son lit de pierre, la neige tombant sur son visage barbu !… On peut rêver…).
L’épaisseur de ce roman – plus de 400 pages –, loin d’être un frein à l’enthousiasme, est la promesse d’un long dépaysement. Quel régal que de plonger dans Le chagrin du roi mort jusqu’à en oublier le réel !
Un livre à lire loin de tout, à l’heure interdite, celle qui transgresse le couvre-feu et fait sortir les lampes de poche de dessous les draps…

Le chagrin du roi mort de Jean-Claude Mourlevat
Chez Gallimard Jeunesse
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L’avis de
Clarabel est à lire
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