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Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron de Claude Ponti

-illustrations sous copyright des éditions L’école des Loisirs-


« Bih-Bih et son ami Filifraiïme, le champignon, s’en vont boire un thé au café du fond de la forêt. Ils ne savent pas qu’ils marchent… … sur le dernier petit bout de chemin que le Bouffron-Gouffron va avaler. »

Une belle dose de magie-Ponti pour commencer l’année ? Ouvrir Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron, son dernier album grand format qui fait voyager plus loin et encore plus loin ! (peut-être même plus loin que ça)

Une fois encore, l’alchimie entre texte et illustrations est singulière : poétique, drôle, mystérieuse…

Le Bouffron-Gouffron a croqué l’univers tout entier (en ricanant, en plus). Bih-Bih et son fidèle Filifraiïme sont les seuls à savoir comment rendre le monde au monde et ils vont s’y atteler avec beaucoup de courage et de persévérance.


Dans le ventre du Bouffron-Gouffron, c’est un amoncellement de pierres, de forêts, de montagnes, de châteaux, de statues… Tout est sens dessus dessous…

L’occasion pour Claude Ponti d’offrir des images d’une grande richesse (d’où l’utilité du grand format), à lire dans tous les sens, surtout quand la mise en page s’échappe… Les objets ayant changé de taille, le château de Neuschwanstein se fait aussi grand qu’une pomme, pendant que les Cariatides survolent les vestiges du Machu Pichu…

Claude Ponti introduit dans ses pages toute une kyrielle de monuments à découvrir, les mêlant à des rouleaux de parchemins, des gravures japonaises, des vases grecs, des livres… Le monde et son accumulation de merveilles est vivant : il est juste morcelé et la mission de Bih-Bih est de recoller les morceaux entre eux.

Une fois de plus, l’inventivité de l’auteur est là : Claude Ponti n’est jamais binaire, ni réducteur : aussi, son Bouffron-Gouffron est à la fois terrible et ridicule, autant que la quête de Bih-Bih est dangereuse et rassurante.


Le message est universel : les fruits de la connaissance, pommes et poires, seront grignotés dans le paysage luxuriant que Bih-Bih et Filifraiïme doivent traverser. Des reliques de toutes les époques et de tous les endroits de la planète jonchent le sol d’une grotte. Ils constituent tous ensembles les visages colorés, gracieux, primitifs, de jade, de bois ou de granit sculptés par l’Homme. Ils sont tous les visages de l’Humanité et le monde ne pourra pas être réparé sans eux :

« Passez par ici, passez par nous ! Passez-nous par-dessus, passez-nous par-dessous… passer par les oreilles, passez par les yeux, passez par le nez, passez par la langue, passez par les dents, passez par la peau, passez par la nuit, passez par le jour… passez par pendant, passez par après, passez par avant, passez par hier, passez par demain, passez par toujours… mais surtout passez par nous ! »

C’est peut-être la première fois que Claude Ponti inclut autant de constructions réalistes dans ses dessins, mais cela semble accentuer le côté onirique de ces images.

Même si cet album est accessible dès 5 ans, un enfant plus âgé aura l’avantage (et le plaisir) de pouvoir chercher des précisions sur les merveilles archéologiques utilisées. Pour autant, BihBih et le Bouffron-Gouffron n’est pas un simple « petit musée » coloré : avec une histoire vivante, initiatique, il offre une vision large et sensible de notre place au milieu des civilisations sur Terre.

Une seule chose à ajouter, un détail, mais important : Blaise le Poussin Masqué se cache, quelque part, dedans…!


Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron de Claude Ponti
A partir de 5 ans
Parution en novembre 2009

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Le Tournemire de Claude Ponti



Illustrations sous copyright des éditions L’école des Loisirs

« Ce soir-là, alors qu’ils reviennent de leur promenade, Mose et Azilise ne remarquent rien du tout. »

Difficile – et peut-être inutile – de raconter la trame du Tournemire… C’est qu’il est question de beaucoup de choses dans cet album où Claude Ponti, comme à l’accoutumée, place des enjeux importants et rarement vus en littérature enfantine, tout du moins sous cet angle. Des thèmes comme la peur, la perte et la construction de soi sont abordés « par la bande » avec une délicatesse sans équivalence.


Chez Claude Ponti, les champignons ont des visages, les pancartes des fesses rebondies et des queues en tire-bouchons. Au pays du Tournemire, Mose, devenu léger comme un ballon, s’envole. Azilise l’aime assez pour ne pas le lâcher, et des fleurs poussent derrière elle lorsqu’elle marche. Tous les deux seront confrontés au Schniarck (horrible monstre !) qu’ils sauront vaincre et même rendre ridicule. Leur périple les conduira loin, très loin des leurs, mais ils sauront prendre le chemin du retour, et nous les verrons à la fin raconter leurs aventures bien au chaud, serrés au cœur d’une cabane en forme de tasse à café géante…

Un album de Claude Ponti est toujours une réussite en soi, par la poésie fraîche du texte, jamais maniérée, par la chaleur autant que l’humour qui se dégagent des personnages et des situations. Dire la joliesse des illustrations, parler de la beauté simple et ludique de la langue est une évidence.

Mais un livre comme le Tournemire est encore plus que cela : il touche à l’essentiel, au fonctionnement profond de l’individu, aux ressorts inconscients qui l’animent, qui nous animent. Il atteint des replis inexplorés et prend des chemins difficiles avec une facilité déconcertante. C’est une expérience que l’on ne trouve nulle part ailleurs, intense. Il suffit d’observer le visage d’un enfant qui écoute et regarde l’histoire pour s’en convaincre.

Un Tournemire (dont on ne sait rien, ni ce qu’il est, ni à quoi il ressemble) a transformé petit à petit les enfants du village, l’un en lampadaire pour éclairer la rue, l’autre en meuble à tiroirs pour ranger son matériel de pêche, ou encore en fontaine…etc. Cela ne déplaît pas aux parents qui s’accommodent bien de cette situation. Il est plus facile pour eux de faire les courses ou de se désaltérer.


Azilise et Mose, deux de ces enfants pontiesques (grandes oreilles de fennec et petit minois) vont échapper à l’emprise de modification du Tournemire. Ils partent, s’éloignent, pendant que leurs parents s’enfoncent dans le plancher. Ou, autrement dit, ces deux-là refusent d’être formatés, prêts à l’emploi, utilisables, utilitaires. Ils ne correspondront pas à ce que leurs parents ont prévu pour eux, veulent obtenir d’eux (des parents tellement figés dans leur logique qu’ils s’enfoncent profondément dans le parquet, au point de ne plus pouvoir avancer d’un pied). Les deux enfants grandiront à leur manière, selon les décisions qui leur seront propres.

Le départ d’Azilise et Mose figure la séparation inéluctable qui guette l’enfant. Grandir, c’est se défaire petit à petit de cette fusion enfants-parents si rassurante. C’est devenir un individu « autre », sortir d’un cocon parfois trop calibré. L’entreprise semble dangereuse, mais il faut bien choisir une direction (ici, tomber, ou se lancer grâce à une pancarte, un peu peureuse, mais aussi joyeuse qu’un chiot, donc encourageante).

Azilise et Mose vont ensuite affronter le monstre : c’est le Schniarck, l’effaceur d’enfant. Il leur faudra échapper, non pas à ce qui pourrait être une métaphore de la mort – car Claude Ponti ne fait pas miroiter l’impossible – mais échapper à la négation de soi, à la dissolution de ce qui fait leur personnalité. Ce sont leurs particularités (devenir léger, faire pousser des fleurs) qui sauveront les deux enfants de l’anéantissement. Ce qui pourrait être des défauts, des différences, se révèle en fait les atouts qui vont les rendre uniques. Et ineffaçables.


La « gestation interne » de l’individu qui le fait progresser, se développer, est figurée par le personnage du Bébé-Maison. Énorme poupon ventru, il avale Azilise et Mose tout rond. Pendant que les deux enfants se déplacent à l’intérieur de lui (un enchevêtrement de pièces complexes, tantôt trop petites tantôt immenses) c’est toute leur personnalité qui se construit. Lorsqu’ils ressortent enfin, le Bébé-Maison est devenu une vraie maison, avec des fenêtres, un toit, une cheminée et une porte. À sa manière, Claude Ponti assure que même si le trajet intérieur peut sembler compliqué ou obscur, il est salutaire et débouche sur une porte de sortie, la construction de l’individu et l’épanouissement de soi.


Azilise et Moze devenus « entiers », construits, retrouvent le chemin qui les ramène chez eux. Leurs parents, figés dans leurs certitudes, s’en extraient (par amour !) et les lattes de parquet qui les encerclaient tombent. Chacun aura fait un pas vers l’autre, en acceptant celui-ci, les enfants retrouvant leurs parents libérés et les parents prenant la mesure des progrès de leurs enfants.

La fin montre qu’Azilise et Mose n’ont plus besoin d’affirmer leurs différences avec véhémence. Ils feront pousser des fleurs ou deviendront légers « seulement quand ils en ont envie ». Le Tournemire qui flottait dans l’air, cette entité inconnue et sans visage, inquiétante, s’est révélée plus utile que dangereuse. C’est grâce à lui que les deux enfants se sont développés harmonieusement. La transformation constante qui accompagne l’enfance n’est pas forcément synonyme de danger. Et l’amour est resté au centre de tout, essentiel à leurs vies.


La grande force de cet album est de toucher le lecteur « particulièrement », au sens premier du terme. C’est sans doute cela, la part de magie de Claude Ponti, cette impression qu’il s’adresse à nous en tant qu’individu unique, nous touche au centre. Et qu’il réussit à dessiner et à dire toutes ces choses de l’intime, que nous avons souvent tant de mal à formuler clairement.

Le Tournemire
peut se lire et se relire à satiété. Quel plaisir aussi de comprendre le texte « à rebours » avec le jeune lecteur. Car maintenant, nous savons ce que Mose et Azilise n’ont pas remarqué à la première page, et qui est pourtant déjà perceptible à de tout petits détails :
qu’ « Azilise sème des fleurs et Mose devient léger »….

À partir de 5 ans
Publication en 2004 à L’école des Loisirs


Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer de Claude Ponti

Catégorie Littérature Jeunesse -Album-

Parution le 14 novembre 2008

À partir de 5 ans

couv_catalogue_parents1Préparez-vous à foncer page quarante-cinq pour remplir le bon de commande de ce catalogue d’échanges (et non pas de vente) par correspondance :

« Tes parents sont lourds, fatigants, avares, collants, velus, piquants, casse-pieds, glissants ?

CHANGE ! »

Et c’est qu’il y a du choix !

La Maison Ponti propose trente-cinq sortes de parents disponibles (et livrables avec accessoires !) dans ces pages grand format (39 x 27 cm) toutes en couleurs. Et vous serez livrés en moins de

« quarante tuiteures ».

Cette « collection automne/hiver/printemps/été » est magique : ils sont tous là, les parents « têtenlères », « les toucartons », « les ravis » et même « les très méchants » avec leur « caractère rifiant » et leur sourire « grincimordant ».

Chacun d’eux, en plus d’un texte descriptif (à la sauce Ponti), s’accompagne d’un lot d’accessoires aussi utiles et indispensables que, par exemple, « une paire de lunettes-télescope avec radar de poursuite » pour les « parents minuscules » ou un « allongeur de courte-échelle » pour parents « très géants », ainsi que d’une prescription nette des enfants auxquels ce « produit » s’adresse : « les triiiistes » sont idéaux pour un « enfant aquatique » et « les discrets » conviendront parfaitement à un « enfant sensible au bruit ».

parents_ponti_deux1Que les parents des lecteurs du Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer se rassurent : ceux qui seront échangés contre un ou plusieurs des trente-cinq articles de ce catalogue seront choyés et aussitôt emmenés dans une « Somptuluxueuse Résidence » spécialement aménagée pour eux. Et leur progéniture les retrouvera, dès qu’elle le désirera, « intacts et reposés » toujours en moins de « quarante tuiteures » (ce qui est quand même très rapide). Alors que demander de plus ?

De la fantaisie et de l’inventivité sont au programme, tant dans le texte que dans les illustrations. Les habitués de l’univers de Claude Ponti reconnaîtront, dans quelques clins d’œil visuels et complices, des planches extraites du Tournemire ou du Chien invisible.

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Pour les autres, ceux qui ne savent pas, ceux qui ne connaissent rien de la magie de Ponti, laissez-vous faire. Un album de ce maître de la Littérature Jeunesse est toujours une joie, et c’est au fil des lectures et des relectures que le plaisir s’installe. Il est bon de se perdre dans la richesse foisonnante des illustrations, d’y découvrir un détail passé inaperçu, de rebondir sur la drôlerie et la justesse d’un mot réinventé. Avez-vous les oreilles peurilleuses ? Pleurniflageolez-vous de temps à autre ? Oh, comme c’est triste…

Ponti est grand faiseur de rêves qui joue avec les émotions et l’imaginaire en passant par des cases inconscientes que nous n’osions pas explorer. Il y a des parents « enveloppants » qui conviennent « à un enfant à grande capacité respiratoire et qui adore être compressouillé d’amour ». Leurs tentacules sont très jolies mais un peu gluantes (avis aux parents trop protecteurs). Les parents « compliqués » eux, sont « agréables car ils ne s’occupent que d’eux-mêmes, et désagréables car ils ne s’occupent que d’eux-mêmes », sans compter qu’ils ont toujours raison (avis aux parents butés et égocentriques).

La dernière cuvée « Pontiesque » est un grand cru !

Cet auteur prolifique – il a publié une soixantaine d’albums depuis 1986 – se renouvelle sans cesse. Humour, originalité, poésie et imagination s’entrechoquent avec génie dans ses créations.

parents_ponti_un1Une conclusion s’impose : Claude Ponti est bien plus qu’un « artiste du genre ».

C’est un artiste, tout simplement.

Catalogue de parents pour les enfants qui veulent en changer de Claude Ponti

Aux éditions de l’École des Loisirs