Archives de Catégorie: LIVRES JEUNESSE de 6 à 10 ans

Ixchel enfant de la lune d’Elsa Hugues et Gwenaële Thoumine

« Le jour se lève sur le village de Kabah, dans la région du Yucatán, au sud-est du Mexique. »

C’est le village d’Ixchel, et elle a neuf ans aujourd’hui.

« Ixchel attendait cette date avec impatience car, à partir de ce jour, elle serait considérée comme une jeune fille. Ixchel peut désormais allumer toute seule le comal et préparer les panuchos pour le déjeuner. »

Si vous ne savez pas à quoi ressemble un comal, pas de panique : à la fin de l’album un lexique le montrera et expliquera très simplement son usage, comme il donnera la composition des panuchos (petites galettes de maïs frites agrémentées de haricots noirs, feuilles de laitue, poulet, tomates, oignons, sel, orange amère, avocat et piment, miam).

Ixchel enfant de la lune fait partie de la collection Terre de mômes qui présente des pans de la vie quotidienne d’enfants du Burkina Faso, du Cambodge, de Madagascar, etc.

De manière très directe et parfaitement compréhensible, on comprendra ce qui motive la joie d’Ixchel le jour de ses neuf ans : sa rentrée des classes. Elle quitte son village, les plantations d’henequén, car même si savoir cuisiner et tisser l’hennequén est important,

« pour réussir plus tard, il faut que tu apprennes davantage » assure la mère d’Ixchel.

On comprendra qu’elle doit se rendre à la ville (une manière implicite de se faire une idée du mode de vie rural d’un petit village maya au Mexique). Sans didactisme ennuyeux, le texte d’Elsa Hugues, avec sa précision, éclaire le petit lecteur européen et met en place des notions de société et de géographie importantes.

Les illustrations de Gwenaëlle Thoumine vont dans le même esprit de simplicité, avec une très jolie touche de naïveté colorée.

Au delà du mode de vie particulier et du vocabulaire spécifique, le thème du racisme est abordé très sainement. Ixchel y sera confrontée mais saura rassurer sa nouvelle amie mexicaine :

« nous ne faisons plus de sacrifices humains depuis plusieurs siècles »

(ouf !)

Elles travailleront toutes les deux en classe à un exposé sur les éclipses. Les connaissances d’Ixchel leur seront bien utiles : il faut dire qu’elle porte le prénom d’une divinité maya associée à la lune et que ses ancêtres étaient d’excellents astronomes.

C’est une belle histoire, nourrie de savoirs variés, enrichissante, qui ouvre l’esprit et pointe du doigt un racisme dont nous n’avions pas idée. Une histoire qui nous sort de notre ethnocentrisme (quand je dis nous, c’est nous, grands et petits, à partir de 6 ans en plus, ce qui n’est pas si habituel. On serait d’ailleurs bien inspiré d’aller feuilleter les autres parutions de cette collection Terre de mômes).


Voilà une escapade à faire, à environ 9200 kilomètres d’ici, pleine de couleurs, de mots nouveaux, pour les petits citoyens du monde…

Ixchel enfant de la lune

d’Elsa Hugues et Gwenaële Thoumine

aux éditions Siloë Jeunesse (6-11 ans)

 


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Kalimagier de Nadia Roman, Lazhari Labter, Marie Mahler

Les mots voyagent, s’échangent et ne s’arrêtent pas aux frontières.
Le dire c’est bien, mais le voir, c’est mieux. Et c’est parfaitement visible dans ce
KALIMAGIER.
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Kalima en arabe veut dire « mot » et Imagier livre d’images en français, d’où ce titre.

Voici un livre d’images qui fait le va et vient entre deux langues et raconte à sa façon une grande histoire, si grande qu’il est difficile de l’approcher d’ordinaire, l’histoire des mots.

KALIMAGIERen présente100 : 50 mots arabes d’origine française et 50 mots français d’origine arabe.
Mieux que ça, il présente l’origine de chacun de ces mots avec son écriture et sa prononciation, grâce à un petit mode d’emploi en début de volume. On pourra rouler les r ou souffler le h du fond de la gorge en toute connaissance de cause, à chaque page.

C’est un très beau voyage à effectuer, mais plus encore : un itinéraire intelligent, l’accès à une mémoire collective, celle de ceux qui transportèrent Nénuphar ou Cumin dans un Camion, un Carton, un Bus, des Kilos et des Grammes de mots, au Hasard de la grande Machine de la langue en transformation.


Des illustrations inventives dans les tons ocres rougeoyants ajoutent à la qualité de ce petit format de 200 pages, si bien pensé et si bien présenté. On a hâte de tourner la page pour voir ce qui se cache derrière…


On passe de la Gazelle au Zénith avec surprises. L’illustration, la calligraphie et la prononciation étonnent. Voilà des mots sortis tout neufs de leur boîte à ressort.
_
KALIMAGIER est unique. Co-création et coédition franco-algérienne, c’est une visite linguistique poétique et humoristique à la fois. Et l’élégance de ce petit format est accessible dès 5 ans.

~>en découvrir plus et feuilleter les premières pages sur le blog des Éditions du Ricochet

Kalimagier de Nadia Roman, Lazhari Labter, Marie Mahler

Bestiaire des animaux menacés de Cécile White et Eric Dauzon



« – Un tigre, un ours, un ara, un bison, une tortue, un singe, un papillon, dis-moi, j’arrête, y en a assez ?
-Non, continue, ils sont tous menacés !
-… Un poisson, un aigle, un éléphant, un kakapo, oh ! un orang-outang, une grenouille, un mandrill, un panda, un zèbre et pourquoi pas un bélouga ! »

Très bel objet que ce bestiaire grand format. Il tient de l’encyclopédie, avec des textes descriptifs à propos de chacune des 18 espèces passées en revue. Un onglet latéral sur la page de gauche résume des informations précises (taille et poids de l’animal, statut, évolution et situation géographique sur une mini-carte du monde).

Sur la page de droite en revanche, s’étale une création pleine page.
Pastels, acryliques, empreintes, aquarelle, chaque animal est représenté de façon artistique, et se trouve souligné d’un petit texte à la poétique ludique.

On apprendra beaucoup, des différentes races d’aras au quotidien de l’aigle impérial espagnol, en passant par le manque de discrétion du mandrill qui nuit fortement à sa survie.
« Un beau mandrill, un joyeux drille,
Aimait montrer son popotin.
Son p’tit cousin, un vrai gorille,
Lui, préférait lever le poing. »

La particularité de ce Bestiaire des animaux menacés est d’offrir à tous, biologistes en herbe et petits curieux, de quoi se satisfaire.
Entre jeu poétique et vocabulaire scientifique, c’est une belle approche de la sauvegarde de la nature.
Accessible dès 9 ans, la présence d’un adulte sera parfois nécessaire pour expliciter le texte, mais le très jeune public ne restera pas insensible au comique involontaire dégagé par le kakapo (il faut dire qu’avec un nom pareil…)

Le petit plus : la carte du monde à la fin du livre, illustrée des vignettes d’animaux, sert à la fois de sommaire et de prétexte à une revisite. Rêves de grands espaces en perspective.


Bestiaire des animaux menacés de Cécile White, poèmes d’Eric Dauzon
Livre recommandé par la LPO (Ligue pour la Protection des oiseaux)




Milton au Musée de Gabriel Umstätter et Haydé

Imaginons un chat, noir et blanc, coquin, décomplexé, finaud et bien décidé à s’ouvrir l’esprit en découvrant autre chose que des queues de souris. Imaginons-le en train de déambuler dans les salles d’un Musée et écoutons ce qui lui passe par la tête. Imaginons aussi qu’il s’appelle Milton et que le Musée en question se trouve à La-Chaux-de-Fonds. Et voilà ce que nous obtenons :

Petit volume compact, Milton au Musée se déplie pour mieux élargir notre panorama ! D’abord, l’espace de la double page : à gauche un tableau (art du XIXe et du XXe siècle) et à droite Milton en plein action (ou réaction) face à celui-ci.


La page de droite soulevée dévoile un texte au centre ainsi qu’un second tableau sur le volet de droite déplié, en rapport avec le premier.

Ce fonctionnement très ludique ne s’arrête pas au jeu mais montre autant de cohérence que d’utilité. Un moyen très sûr d’entrer en interaction avec les tableaux : le premier regard s’arrête à la première impression, vite traduite par Milton, ce qui est très décomplexant. Puis, c’est la découverte du texte.

On pourrait craindre un apport rébarbatif, centré sur une compilation d’analyses et de savoirs… Heureusement, non : chaque texte offre des pistes et des ponts que tous peuvent emprunter sans risque. Il questionne, remarque, s’interroge et nous fait regarder une scène d’un autre œil, sous un autre angle, pointant ce que nous n’avions peut-être pas remarqué. Le second tableau arrive comme un contre-point au premier, contre-champ, comme un autre possible, un autre champ d’observation.

Attiser la curiosité, entrer dans le regard d’un peintre et questionner notre regard à travers lui, voilà le pari gagné de ce volume qui, même s’il s’adresse aux plus jeunes (à partir de 7 ans), est loin d’ennuyer les plus grands.

En annexe sont présentées de courtes biographies d’artistes ainsi qu’une présentation rapide du Musée.


Se promener dans les pas de Milton (merci Haydé !) et derrière les textes-invitations (merci Gabriel Umstätter !) est un réel plaisir qui pourrait, pourquoi pas, déboucher sur une visite non-virtuelle du Musée de La-Chaud-de-Fonds…

Comme le note Gabriel Umstätter « Tu risques d’être surpris en voyant les tableaux originaux : tu les auras imaginés plus grands ou plus petits, tu y découvriras des détails inattendus, ils te feront peut-être un effet tout différent et tu pourras les comparer à bien d’autres tableaux que nous n’avons pas pu reproduire ici. Découvrir des œuvres d’art dans un livre c’est bien, mais les voir en vrai c’est encore mieux ! »

Milton au Musée de Gabriel Umstätter et Haydé
Aux éditions La Joie de lire
Parution en mai 2010

Vison sans visa de Brigitte Vaultier et Maud Riemann



« Un vison qui rêvait
De changer d’horizon,
De vivre vie plus zen,
Certes pas sans raison,
Envisageait ravi,
La tête emplie d’images,
De grisants paysages,
Un voyage en Asie. »

Ce Vison sans visa entreprenant n’a pas fini de nous faire caracoler derrière lui !
Dans un périple qui passera par la case prison, il devra s’infiltrer dans une soute à bagages, chevaucher un zébu, choper un coryza…



Atypique, cette histoire, autant que son format, une mise en page panoramique qui va se faire remarquer sur les étagères.

Album plus large que haut, Vison sans visa utilise l’espace ainsi créé avec vigueur et pertinence puisque la magie-comédie du voyage s’y étale “dans les grandes largeurs”, croisant le look BD et le poème en rimes. Oui, vraiment, Vison sans visa ne ressemble à aucun autre album.



Brigitte Vaultier était déjà à l’origine d’un objet superbe : Zoofolies (livre tout en hauteur celui-là, où ses poèmes et les illustrations se Kerso se mariaient magnifiquement).

Elle réitère ici, jouant des sonorités et des rebondissements avec un plaisir qui saute aux yeux.

« En pleine déraison,
Des idées à foison,
Se dit : ˝Foi de vison,
Je n’ai pas visité
Zambie ni Zimbabwé…
…Gibraltar, Zanzibar…
…La Corrèze et la Creuse…
…Trévise ou même Pise !˝ »


La suivant dans ses tours et détours sans hésiter une seconde, Maud Riemann enchaîne les inventions : bagages amoncelés, vison emprisonné, panda nonchalamment vautré…

Les angles de vue décalés se succèdent, rythmés par des cartes postales sur fond rouge ou l’étendue d’un paysage vaste…


Impossible de rendre la largeur des pages et leur palette dans cette chronique (qui ne montre que des détails) : vous pourrez vous faire une idée plus juste sur le site de l’éditeur, et ainsi mieux mesurer l’alliance parfaite entre traits, couleurs et postures des différents personnages.



Décidément, les éditions du Ricochet riment avec qualité, qu’on se le dise ! Encore une nouvelle parution originale, soignée, différente…

Mais jusqu’où iront-ils ?!…


Vison sans visa de Brigitte Vaultier et Maud Riemann
Aux éditions du Ricochet
À partir de 7 ans
Parution en février 2010

Le Petit Nicolas s’amuse de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé

« Quand nous sommes descendus pour la récré, nous avons vu dans un coin de la cour de l’école un gros tas de sable.
-C’est quoi, ce tas de sable, hein, dites, M’sieur, hein ? a demandé Geoffroy au Bouillon, qui est notre surveillant, mais ce n’est pas son vrai nom et un jour je vous raconterai pourquoi on l’appelle comme ça. »

Lire le sixième tome des nouvelles aventures du Petit Nicolas à l’âge adulte, c’est retrouver une madeleine de Proust restée intacte, ni jaunie, ni défraîchie. Monsieur Blédurt, Eudes, Clotaire, Rufus… Ils sont tous-là, fidèles à l’image que l’on gardait d’eux, ils sont gourmand/batailleur/malchanceux/taquin, selon le cas.


Si l’on a entre 7 et 9 ans, c’est le moment de découvrir et de déguster la petite voix de Nicolas portée par René Goscinny, qui raconte les choses à sa façon, inimitable :

« Il est chouette le vélo de Clotaire : il a un guidon de course et il est tout jaune. Clotaire m’a offert de faire un tour tout seul et puis, ensuite, moi je suis monté sur le guidon et puis lui, il a pédalé, après c’est moi qui ai pédalé et lui il était assis sur le porte-bagages. Je lui ai demandé à Clotaire comment ça se faisait qu’il y avait un porte-bagages sur son vélo de course et il m’a répondu que, justement, c’est pour ça que c’était un vélo de course ; le porte-bagages lui servait à faire les courses pour sa maman. Ça m’a rappelé alors que j’avais, moi aussi, des courses à faire et j’ai dit au revoir à Clotaire qui est reparti sur son vélo. »
Ajouté à cela les illustrations de Sempé… Comment résister ?

L’une de mes favorites : celle où Nicolas et son papa sont bien décidés à finir un puzzle…



Le Petit Nicolas s’amuse de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé

Chez Folio Junior (Gallimard Jeunesse)
Parution en mars 2010

Le retour de Mary Poppins de Pamela Lyndon Travers

« Le cerf-volant n’était plus vert et jaune. Il avait changé de couleur et tirait à présent sur le bleu marine. Il continua à descendre par à-coups.
Puis Michael poussa un cri.
-Jane ! Jane ! Ce n’est pas du tout un cerf-volant. On dirait… Oh, on dirait…
[…] Il n’y avait aucun signe du moindre cerf-volant vert et jaune, mais à sa place dansait une silhouette qui semblait aussi étrange que familière, une silhouette vêtue d’un manteau bleu à boutons d’argent et coiffée d’un chapeau de paille orné de pâquerettes. Calé sous son bras se trouvait un parapluie dont la poignée était une tête de perroquet sculptée. D’une main, l’étrange apparition tenait un grand sac de voyage en toile marron et, de l’autre, elle s’accrochait fermement à la ficelle du cerf-volant. Jane poussa un cri de triomphe :
-C’est elle !
-Je le savais ! s’exclama Michael, tout tremblant d’émotion, sans cesser de rembobiner. »

Ne faites pas la même erreur que moi en pensant que ce Retour de Mary Poppins est la suite contemporaine et revisitée d’un classique. Pas du tout ! C’est bien la créatrice du personnage, l’irlandaise Pamela Lyndon Travers, qui en est l’auteure. Grâce à cette toute première traduction intégrale en français, nous pouvons maintenant suivre les aventures de la nounou la plus célèbre de l’allée des Cerisiers, et avec un œil neuf, car la Mary Poppins dont il est question dans ce volume ne ressemble pas vraiment à Julie Andrews

Pamela Lyndon Travers mit trente ans à céder les droits d’adaptations cinématographiques de Mary Poppins à Walt Disney, persuadée que la comédie musicale obtenue gommerait les aspérités de son personnage, et elle avait raison. Autant Julie Andrews est radieuse, souriante, chantante et magicienne, autant la Mary Poppins du roman est sèche, sévère, stupéfiante, voire… incompréhensible.


Une déception ? Sûrement pas, au contraire ! Dans ce roman, Mary Poppins est merveilleusement étrange, imprévisible, et s’y entend comme personne pour tourner la réalité sens dessus dessous. Pas de mièvrerie dans son sac, rien qui soit rose bonbon ou attendu. C’est tout l’attrait du personnage que de balayer les sages conventions.Une fois qu’elle a posé sa bottine dans la maison de Monsieur et Madame Bank, si conventionnelle (so british !), les repères les plus évidents s’envolent et éclatent de toutes parts.

Avec elle, on peut perdre la notion du temps et celle des distances, les perspectives sont bouleversées, la pesanteur vaincue. Entrer dans le décor peint d’un compotier est facile, comme s’envoler au plafond les deuxièmes lundi de chaque mois. Mais attention, interdiction formelle de raconter en toute franchise ce à quoi on a assisté.

« -Quelle drôle de famille vous avez…, finit par lâcher Michael.
Elle releva la tête d’un air offusqué.
-Drôle ? Que voulez-vous dire par ˝drôle˝, je vous prie ?
-Euh… singulière… : M. Turvy qui tourne sur lui-même et se tient sur la tête…
Mary Poppins se retourna et dévisagea le garçonnet comme si elle n’arrivait pas à en croire ses oreilles.
-Vous ai-je bien entendu dire que mon cousin avait tourné sur lui-même ? Et qu’il se tenait…
-Mais c’est ce qu’il a fait, protesta Michael. Nous l’avons vu !
-… sur sa tête ? Un membre
de ma famille qui se tient sur la tête ? Et qui tourne sur
lui-même comme un soleil de feu d’artifice ?
Chacun de ses mots semblait coûter un effort à Mary Poppins.
-Ça, c’est le comble ! s’exclama-t-elle en plongeant son regard dans celui de Michael, de plus en plus terrifié. D’abord vous me manquez de respect, ensuite vous insultez ma famille. Je suis à deux doigts
– à deux doigts – de donner
ma démission ! Vous voilà prévenu ! […]
Sur la paille noire et luisante [de son chapeau] se trouvaient des miettes jaunes, celles d’un gâteau de Savoie, celles que l’on s’attend à voir sur le chapeau d’une personne qui a pris son goûter sur la tête. »

Mary Poppins garde une élégance stricte au milieu du chaos qu’elle génère, et les enfants de la famille Bank passent bien du temps les yeux écarquillés. Tout est surprenant aux côtés de cette nounou terrible qui n’a pas oublié en grandissant le langage des oiseaux, contrairement à nous (chaque bébé le comprend à la naissance, quel dommage que nous en ayons perdu le souvenir…).

Pamela Lyndon Travers a inventé un personnage unique qui échappe aux clichés. Avec cette Mary Poppins, insaisissable, qui aime les enfants sans leur montrer, nie la réalité avec aplomb et n’explique jamais rien, c’est une grande bouffée de liberté offerte, un zeste de révolution à base de rêve et d’imaginaire.

« Jane prit la main de Michael et souleva le pied au-dessus du trottoir. À sa grande surprise, elle s’aperçut que l’étoile la plus proche était à sa portée. Elle grimpa dessus en essayant de ne pas perdre l’équilibre. Mais l’étoile était solide et ne bougea pas d’un pouce.
-Viens, Michael !
Puis l’étoile se mit en mouvement et fila à travers le ciel glacé, bondissant par-dessus les trous noirs et slalomant entre les autres astres.
-Vite ! répéta la petite voix, loin devant eux.»

Le retour de Mary Poppins de Pamela Lyndon Travers
Traduit de l’anglais par Thierry Beauchamp
Aux éditions du Rocher /jeunesse
Parution en février 2010

Le thé des nuages de Malcolm Peet Elspeth Graham et Juan Wijngaard

À partir de 8 ans



« Les rangées d’arbustes à thé vert se déroulaient à perte de vue, pareilles à des vagues. Tashi n’avait jamais vu le bout de la plantation. Peut-être le champ n’avait-il pas de fin ! Peut-être faisait-il le tour de la Terre !
Au bout d’une heure, le soleil avait absorbé la brume des vallées ; il la tenait suspendue au sommet des montagnes tel un prodigieux voile gris. Là-haut, sur ces monts qui dépassaient des nuages, il y avait des choses qui terrorisaient Tashi : d’énormes chats aux yeux de jade et des serpents jaunes aussi longs que des fouets. »

Tashi accompagne habituellement sa mère qui cueille le thé vert sous les ordres d’un contremaître détestable. Mais la mère de Tashi tombe malade, et la petite fille est trop petite, bien trop frêle pour la remplacer. Sans cette cueillette, pas d’argent. Sans argent, pas de docteur ni de médicaments. Et sans médicaments, pas de guérison pour effectuer la cueillette…

Humiliée par le contremaître qui se moque de ses pauvres efforts, Tashi se cache avec son panier, à l’écart, à l’ombre d’un arbre. Elle pleure. Une myriade de singes s’approche d’elle, Rajah en est le chef. Tashi raconte son histoire.


« Quand elle eut terminé, la petite horde de singes resta immobile et silencieuse durant quelques instants. Après quoi, Rajah s’approcha de Tashi. Jamais il n’était venu si près de la petite fille. Il se redressa sur ses pattes arrière et fut soudain plus grand qu’elle. Il posa ses longs doigts sur le bord du panier et se mit à le palper avec précaution. Puis, sans bouger la tête, il poussa un cri rauque : « Chack ! Chack-chack-chack ! » »

Pour connaître la suite de cette légende, il faudra lire Le thé des nuages, un album soigné, au texte et aux illustrations délicates, au charme un peu désuet, à contre-courant des productions actuelles.

Des gravures agrémentent ponctuellement cette histoire et lui donnent l’ancrage intemporel de la légende, sans en faire pour autant un objet ancien ou démodé. Les mimiques du goûteur de thé sont particulièrement savoureuses.
Quant aux planches en couleur, elles permettent la plongée dans ce monde si lointain du grand jardin de théiers. Les singes qui s’y promènent ont sans doute rencontré le Mowgli du Livre de la jungle (oui, Rudyard Kipling aurait aimé cette histoire)…



Le texte est parfois exigeant pour un jeune lecteur, mais l’accès à cet imaginaire s’accompagne de cette forme de langage et encourage la rêverie lente, parfois contemplative.

Et grâce à cet album, nous en saurons un peu plus sur L’Impératrice-du-Monde-Connu-et-des-Terres-Encore-Inexplorées…



Le thé des nuages de Malcolm Peet et Elspeth Graham, Illustrations de Juan Wijngaard
Traduit par Elisabeth Sebaoun
Aux éditions Tourbillon
Parution en février 2010

Le zoo de Mister Peek de Kevin Waldron

« Tous les matins, vers neuf heures, Mister Peek, le gardien du zoo, part faire sa tournée des animaux. Il met toujours sa veste préférée, celle qui lui donne l’impression d’être important.

Mais ce matin, elle est serrée, trop serrée, si serrée… qu’un des boutons, pop, finit par sauter ! La journée commence mal. Tant pis, Mister Peek se met en route… »

Good Lord ! Mister Peek n’aime pas quand les choses vont de travers. Il est bien pensif, et parle, tout en marchant. Il ne se doute pas que les remarques qu’il se fait à lui-même vont tomber dans les oreilles de ses pensionnaires, en prenant un tout autre sens…

« -Sans compter que tu te fais vieux, tu es tout ridé de partout ! s’exclame-t-il encore devant l’éléphant. »

Le pauvre pachyderme est saisi par cette constatation (qui ne le concernait pas…). Si saisi, qu’il s’en ride aussitôt de contrariété !

Oui, les animaux du zoo ne vont pas apprécier cette tournée… Heureusement que l’aller ne ressemblera pas au retour. La bonne humeur reviendra, et les peines causées en toute innocence par Mister Peek seront réparées par ses soins, sans qu’il s’en rende seulement compte…

Kevin Waldron, avec malice, joue du malentendu. C’est le comique du dialogue de sourds qui s’installe, entre le très anglais Mister Peek et les animaux du zoo, un comique accentué sans doute par l’air rigoureux qu’affiche le personnage principal.

Lui, le gardien, semble savoir ce qu’il fait, être très organisé, pointilleux peut-être, bref, capable de prendre les choses en main, de manière efficace. Aussi, est-ce d’autant plus risible de le voir semer la pagaille derrière lui, tout en gardant sa démarche martiale et décidée.

Kevin Waldron s’amuse d’effets de perspective :
son Mister Peek est parfois visible entièrement, d’autres fois seul son pied dépasse. Le décor, dans l’enclos des singes, s’approche d’ombres chinoises, tandis que des dégradés de verts prédominent chez la tortue. Nos œil se place au fond de la poubelle des pingouins puis, plus largement, nous observons le zoo dans son ensemble,comme on lirait le plan de parc d’attraction. La mise en page est inventive.

Ceci combiné aux mimiques des animaux contrariés, puis rassurés, c’est très joyeusement que se lira Le Zoo de Mister Peek.

Et ce gardien de zoo (ainsi que son petit garçon !) ont toutes les qualités pour devenir des héros récurrents. Il n’y a plus qu’à espérer qu’une autre journée de Mister Peek soit en préparation…


Le zoo de Mister Peek de Kevin Waldron
Aux éditions Didier Jeunesse
Traduction et adaptation de Laurence Kiefé
-Album-
À partir de 6 ans
Parution en janvier 2010

Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron de Claude Ponti

-illustrations sous copyright des éditions L’école des Loisirs-


« Bih-Bih et son ami Filifraiïme, le champignon, s’en vont boire un thé au café du fond de la forêt. Ils ne savent pas qu’ils marchent… … sur le dernier petit bout de chemin que le Bouffron-Gouffron va avaler. »

Une belle dose de magie-Ponti pour commencer l’année ? Ouvrir Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron, son dernier album grand format qui fait voyager plus loin et encore plus loin ! (peut-être même plus loin que ça)

Une fois encore, l’alchimie entre texte et illustrations est singulière : poétique, drôle, mystérieuse…

Le Bouffron-Gouffron a croqué l’univers tout entier (en ricanant, en plus). Bih-Bih et son fidèle Filifraiïme sont les seuls à savoir comment rendre le monde au monde et ils vont s’y atteler avec beaucoup de courage et de persévérance.


Dans le ventre du Bouffron-Gouffron, c’est un amoncellement de pierres, de forêts, de montagnes, de châteaux, de statues… Tout est sens dessus dessous…

L’occasion pour Claude Ponti d’offrir des images d’une grande richesse (d’où l’utilité du grand format), à lire dans tous les sens, surtout quand la mise en page s’échappe… Les objets ayant changé de taille, le château de Neuschwanstein se fait aussi grand qu’une pomme, pendant que les Cariatides survolent les vestiges du Machu Pichu…

Claude Ponti introduit dans ses pages toute une kyrielle de monuments à découvrir, les mêlant à des rouleaux de parchemins, des gravures japonaises, des vases grecs, des livres… Le monde et son accumulation de merveilles est vivant : il est juste morcelé et la mission de Bih-Bih est de recoller les morceaux entre eux.

Une fois de plus, l’inventivité de l’auteur est là : Claude Ponti n’est jamais binaire, ni réducteur : aussi, son Bouffron-Gouffron est à la fois terrible et ridicule, autant que la quête de Bih-Bih est dangereuse et rassurante.


Le message est universel : les fruits de la connaissance, pommes et poires, seront grignotés dans le paysage luxuriant que Bih-Bih et Filifraiïme doivent traverser. Des reliques de toutes les époques et de tous les endroits de la planète jonchent le sol d’une grotte. Ils constituent tous ensembles les visages colorés, gracieux, primitifs, de jade, de bois ou de granit sculptés par l’Homme. Ils sont tous les visages de l’Humanité et le monde ne pourra pas être réparé sans eux :

« Passez par ici, passez par nous ! Passez-nous par-dessus, passez-nous par-dessous… passer par les oreilles, passez par les yeux, passez par le nez, passez par la langue, passez par les dents, passez par la peau, passez par la nuit, passez par le jour… passez par pendant, passez par après, passez par avant, passez par hier, passez par demain, passez par toujours… mais surtout passez par nous ! »

C’est peut-être la première fois que Claude Ponti inclut autant de constructions réalistes dans ses dessins, mais cela semble accentuer le côté onirique de ces images.

Même si cet album est accessible dès 5 ans, un enfant plus âgé aura l’avantage (et le plaisir) de pouvoir chercher des précisions sur les merveilles archéologiques utilisées. Pour autant, BihBih et le Bouffron-Gouffron n’est pas un simple « petit musée » coloré : avec une histoire vivante, initiatique, il offre une vision large et sensible de notre place au milieu des civilisations sur Terre.

Une seule chose à ajouter, un détail, mais important : Blaise le Poussin Masqué se cache, quelque part, dedans…!


Bih-Bih et le Bouffron-Gouffron de Claude Ponti
A partir de 5 ans
Parution en novembre 2009